
15 square Vergennes, Paris 15e
L'immeuble du square Vergennes, commandité par le maître-verrier Louis Barillet et édifié en 1932 par Robert Mallet-Stevens, offre à l'observateur averti un exemple éloquent de la rigueur moderniste, bien au-delà de l'étiquette commode et parfois réductrice d'Art Déco que l'on lui accole. Il s'agit là, en effet, d'une manifestation architecturale qui privilégie la fonctionnalité, la clarté structurelle et une certaine ascèse esthétique, caractéristiques de l'Union des Artistes Modernes dont Mallet-Stevens fut un pilier. Son esthétique épurée, faite de volumes orthogonaux et d'une dialectique assumée entre le plein du béton armé et le vide diaphane du verre, rompt avec les fioritures ornementales. Cette œuvre est avant tout une machine à produire, une carapace conçue pour optimiser le travail de la lumière. Le grand vitrail vertical de la façade nord, loin d'être un simple ornement, est une prouesse technique et un dispositif essentiel à l'éclairage uniforme des ateliers, où la lumière diffuse est garante de la justesse des couleurs pour le verrier. La verrière zénithale parachève cette quête de la lumière naturelle, élément vital pour le métier exercé en ces lieux. Mallet-Stevens, dans une collaboration étroite avec Barillet, forgea un édifice où l'architecture s'efface presque devant la finalité productive. Le béton armé, alors encore une innovation audacieuse, permit de libérer les espaces de toute entrave structurelle, offrant de vastes plateaux modulables adaptés aux exigences spécifiques des ateliers de vitraux : des fours au rez-de-chaussée, à l'atelier de découpe et de sertissage du verre au premier, jusqu'aux espaces de dessin et de présentation aux étages supérieurs. L'aile courbe en saillie, abritant les bureaux, apporte une légère inflexion à la géométrie stricte, un jeu subtil dans la volumétrie générale. L'immeuble témoigne également des amitiés fécondes de Mallet-Stevens, dont les collaborations avec Barillet se retrouvent dans des projets emblématiques comme la Villa Cavrois ou la Villa Noailles, où l'intégration du vitrail à l'architecture relève d'une vision d'art total. L'histoire de ces lieux est également celle d'une époque. Louis Barillet, face à l'essor du vitrail civil et religieux dans l'Entre-deux-guerres, nourri par la reconstruction et l'émergence de l'Art Déco, dut se doter d'un outil de production à la mesure de son ambition. L'atelier fut un foyer créatif intense, mais la guerre de 1940 eut raison de la cohésion du trio que formaient Barillet, Théo Hanssen et Jacques Le Chevallier. La postérité de l'édifice est à la fois mouvementée et révélatrice : de son inscription au titre des Monuments Historiques en 1993 à sa réappropriation par le collectionneur Yvon Poullain, puis par Xavier Niel, il a connu plusieurs vies. D'atelier, il est devenu musée, puis espace d'innovation et de résidences artistiques, démontrant une certaine adaptabilité de ses volumes. Cette évolution n'est pas sans ironie pour un bâtiment conçu avec une telle acuité fonctionnelle : un monument de la modernité transformé en objet de patrimoine, puis en laboratoire pour l'avenir, illustrant que même l'utilitaire le plus pur peut prétendre à une forme de sacralité culturelle.