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Immeubles de laPlace de la Bourse

Immeubles de laPlace de la Bourse

Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

La Place de la Bourse, à Bordeaux, se présente comme une véritable brèche dans le tissu urbain médiéval, non par effraction, mais par une volonté délibérée d'ouverture sur le fleuve, un geste audacieux pour une cité longtemps repliée sur ses remparts. Conçue sous les intendances éclairées de Boucher et Tourny, puis élaborée par les architectes du roi Jacques Gabriel et son fils Ange-Jacques, entre 1730 et 1755, elle incarne la première place ouverte de l'urbanisme français, rompant avec le modèle traditionnel des places closes. Initialement désignée place Royale, elle fut érigée en somptueux écrin pour une statue équestre de Louis XV, véritable manifeste de la puissance monarchique et de la prospérité commerciale de Bordeaux. L'intention était de présenter un visage accueillant aux navires remontant la Garonne, symbolisant l'apogée d'une ville dont la richesse était alors intimement liée à son port. Les remparts médiévaux, jugés obsolètes, furent abattus sur cent cinquante mètres pour permettre cette percée magistrale. Une vaste terrasse, reposant sur des pilotis de pin, fut avancée de vingt mètres sur le fleuve, offrant un balcon monumental sur l'activité portuaire. L'ordonnancement des façades, dessiné par Jacques Gabriel, s'inspire manifestement de la Place Vendôme parisienne, conçue par son cousin Mansart. Victor Hugo, un siècle plus tard, n'y verra d'ailleurs qu'une « moitié de la place Vendôme posée au bord de l'eau », jugement lapidaire mais pertinent quant à la filiation stylistique. Les deux pavillons symétriques encadrant la place, l'Hôtel des Douanes au sud et le Palais de la Bourse au nord, furent confiés à Jacques Gabriel puis à son fils, tandis que les autres bâtiments, dits « à programme », devaient se conformer à une esthétique unifiée, mêlant demeures privées et administrations. L'architecture se distingue par son élégance classique du XVIIIe siècle. Les façades sont rythmées par un jeu subtil de pleins et de vides, de pilastres et de colonnes, souligné par une riche statuaire. Les frontons des pavillons et des immeubles, œuvres de sculpteurs tels que Jacques Verbeckt, Vernet et Prome, célèbrent des allégories variées : Minerve protégeant les arts, Mercure favorisant le commerce, la grandeur des princes, ou encore Neptune ouvrant le commerce. Les mascarons, ces figures sculptées ornant les arcades et les clefs de voûte, offrent une diversité remarquable, mélangeant divinités fluviales, animaux fantastiques, visages carnavalesques et figures féminines. On y découvre même des représentations de femmes africaines, témoins silencieux mais éloquents des flux commerciaux du XVIIIe siècle, incluant l'ignoble traite négrière qui participa à la fortune de la ville. Au-delà de son esthétique, la place fut le théâtre des soubresauts politiques. La statue de Louis XV fut abattue et fondue pour les canons de la Révolution, laissant place à un Arbre de la Liberté, puis à des fontaines successives, dont l'actuelle Fontaine des Trois Grâces de Visconti et Gumery. Son nom même évolua, de Royale à Liberté, puis Impériale, avant de se fixer à Bourse en 1848, reflet des régimes traversés. Après avoir connu l'indignité d'un vaste parking au XXe siècle, la place a retrouvé son pavage d'origine au début du XXIe, sublimée par l'adjonction du Miroir d'eau. Cette vaste étendue réfléchissante, œuvre de Michel Corajoud, Jean-Max Llorca et Pierre Gangnet, offre une interaction fascinante avec les façades classiques, les magnifiant par un jeu d'illusions et de reflets fugaces. Cette innovation contemporaine, loin de dénaturer l'ensemble, dialogue avec l'héritage des Lumières, rappelant que même les chefs-d'œuvre les plus établis peuvent encore s'ouvrir à de nouvelles perspectives, sans pour autant trahir leur essence. La Place de la Bourse demeure ainsi un témoignage saisissant de l'ambition urbaine et architecturale française, oscillant entre grandeur monarchique et vitalité marchande.