4 rue de la Baignerie, Lille
Bien que l'on se penche ici sur des édifices, il est souvent d'anciennes infrastructures oubliées qui donnent tout leur sens à l'environnement bâti. À Lille, la protection de certaines maisons du XVIIIe siècle, sises rue de la Baignerie ou place Maurice Schumann, ne prend sa pleine mesure qu'à la lumière d'un fantôme urbain : le canal de la Baignerie. Ce tronçon, dont les vestiges sont aujourd'hui invisibles mais classés, fut en son temps une artère vitale pour la cité flamande. Héritier d'une portion du lit historique de la Deûle, le canal de la Baignerie fut canalisé dès le début du XVe siècle, suite à l'expansion de la ville avec l'annexion de la paroisse Sainte-Catherine. Il s'inscrivait alors dans un réseau hydrique complexe, essentiel à la défense, au commerce et à la vie quotidienne de Lille. Sa fonction s'est étirée au fil des siècles, intégrant les fortifications successives de la ville, de l'enceinte de 1280 jusqu'aux extensions du XVIIe siècle sous Vauban, reliant la porte de la Barre au pont de Weppes, puis se prolongeant en une série de voies d'eau jusqu'à la Basse Deûle et le canal du Cirque. L'urbanisme d'alors était intrinsèquement lié à ces veines liquides, façonnant les parcelles et les accès. Cependant, le progrès eut raison de ces aménagements anciens. Dès le XIXe siècle, les canaux lillois, jadis sources de vie, devinrent des réceptacles malodorants de détritus industriels et domestiques, posant de graves problèmes sanitaires. Le canal de la Baignerie, avec son « Trou peu net » près du Pont d'Amour, n'échappa pas à cette triste réalité. Sa remblaiement fut décidé et achevé en 1912, effaçant de la surface un élément structurant de l'histoire urbaine. C'est donc comme des sentinelles discrètes, les façades des numéros 4, rue de la Baignerie, ou 8 et 4-6, place Maurice Schumann, ainsi que le 40, rue des Bouchers, toutes datant du XVIIIe siècle, qui témoignent aujourd'hui de l'emplacement de cette ancienne voie d'eau. Elles sont protégées non pas pour une exubérance stylistique particulière, mais pour leur inscription dans un tissu urbain dense et leur relation avec l'ancienne topographie aquatique de la ville, marquant de leur présence le tracé d'un passé que le béton a englouti.