Rue de Furstemberg, Paris 6e
Ce n'est pas tant une architecture pensée pour la gloire qu'une relique conservée par un coup de fortune et l'obstination éclairée de quelques-uns qui nous retient au 6, rue de Furstemberg. Le modeste immeuble du quartier de Saint-Germain-des-Prés, vestiges des anciens communs du palais abbatial, n'est pas en soi un monument d'exception. Son intérêt réside dans sa fonction de dernier réceptacle de la vie et de l'œuvre d'Eugène Delacroix, dont le déménagement en décembre 1857 fut dicté moins par l'esthétique que par la pragmatique. L'artiste, vieillissant et diminué, cherchait avant tout la proximité de Saint-Sulpice, où l'attendait l'ultime commande d'envergure, et un havre de paix "entre cour et jardin", une formule habitable et aérée, loin des tumultes de la rive droite. L'appartement, d'une surface raisonnable de cent cinquante mètres carrés, déploie un plan classique, organisé autour d'une antichambre desservant les fonctions de la domesticité côté cour et l'intimité du maître côté jardin. La nécessité de l'atelier, impérieuse pour un peintre de cette stature, fut négociée comme une concession : une construction en fond de jardin, dont les plans durent être soumis, témoignant d'une insertion plutôt fonctionnelle qu'architecturale d'envergure. Cette configuration, entre l'espace domestique et le lieu de création baigné de lumière naturelle, offre un aperçu éloquent de la dialectique intérieur/extérieur, de l'intime et du créatif. Mais l'histoire la plus singulière de ce lieu n'est pas celle de sa construction initiale, mais celle de sa patrimonialisation. Soixante-cinq ans après la mort du peintre, alors que le lieu menaçait de tomber sous le pic des démolisseurs – un sort si commun à Paris –, une curieuse et éminente assemblée d'artistes, menée par Maurice Denis et Paul Signac, et soutenue par des figures telles que Matisse et Vuillard, se constitua pour en opérer le sauvetage. Une initiative absolument inédite, où des pairs, quoique non contemporains, s'érigent en gardiens de la mémoire d'un maître, fondant un musée monographique bien avant que l'État ne s'en empare. Le chemin fut semé d'embûches financières, conduisant la Société des Amis à céder une partie de ses collections aux musées nationaux, avant que l'État, après d'interminables négociations, n'accepte la donation en 1956, puis n'officialise l'établissement en musée national en 1971. Devenu musée national, et rattaché au Louvre en 2004, le lieu s'est institutionnalisé, perdant peut-être une part de son caractère d'initiative privée pour embrasser les missions d'un service public. Ses collections, si elles se sont enrichies d'œuvres majeures comme la "Madeleine dans le désert" – dont Baudelaire sut si bien capter l'ambiguïté fascinante, la décrivant comme auréolée par la mort ou embellie par les pâmoisons de l'amour divin – ou des fragments muraux de Valmont, conservent surtout l'empreinte d'une œuvre plurielle. On y admire "L'Éducation de la Vierge", dont George Sand, avec une touchante sentimentalité, s'éprit au point de la conserver, envoyant une copie à l'église de Nohant. Au-delà du maître coloriste, le musée révèle un Delacroix graveur et dessinateur d'une rare éloquence. Les planches de la "suite Hamlet" ou l'étonnant "Tigre royal", conçu sans jamais avoir confronté l'animal réel mais par une formidable projection anatomique inspirée des lions du Muséum, attestent d'une maîtrise du trait aussi impérieuse que celle de la couleur. Sans oublier l'écrivain, dont le journal et la correspondance, où il notait parfois ses idées "avec taches de couleurs", révèlent une conscience aiguë de sa postérité, une volonté de construire son propre mythe littéraire, allant jusqu'à retravailler ses lettres pour la postérité. Ce musée n'est donc pas seulement une vitrine pour l'œuvre d'un homme ; il est le témoignage d'une filiation artistique, d'une reconnaissance posthume, parfois tardive, d'une importance capitale pour l'art français et international. Il incarne, en somme, la délicate alchimie entre la mémoire d'un lieu et l'immortalité d'un génie, une institution dont la genèse même est une œuvre collective.