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Hôtel Saint-François

Hôtel Saint-François

20-22-24-26 rue du Mirail , 44-46-48-50-52 rue Saint-François, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel Saint-François à Bordeaux, ou l'hôtel de la Perle comme il fut nommé à l'origine, s'impose comme une énigme sculptée dans la pierre de son époque. Non pas une simple demeure bourgeoise, mais une ambitieuse tentative de loger le labeur et le progrès, entreprise au milieu du XIXe siècle par Antoine Théodore Audubert. Cet entrepreneur bordelais, visionnaire d'inspiration saint-simonienne et admirateur de l'architecte César Daly, concepteur du monument parisien pour les ouvriers à la Cité Napoléon, conçut cet immeuble de rapport pour la classe artisanale. Loin des spéculations haussmanniennes de pure façade, il érigea entre 1854 et 1868 un édifice d'une modernité structurelle surprenante. Le gros œuvre, résolument novateur, intègre systématiquement l'acier, employant des plateaux soutenus par des suspentes métalliques fixées aux poutres sommitales. Une audace constructive qui dépassait le simple apparat. Les façades, notamment celle, vaste, de la rue Saint-François, déclinent sur cinq niveaux et seize travées une soixantaine de baies, agrémentées de frontons évoquant le baroque sans l'exubérance. Les détails sont éloquents. Un aigle aux ailes déployées soutient un balcon, dont le garde-corps de fonte affiche un compas et une équerre, symboles à la fois de la construction et d'une certaine pensée initiatique. Plus singulier encore, le balcon supérieur est porté par une figure d'ouvrier assis, muscles apparents, comme arraché à la terre pour supporter la lourde architecture, encadré de sphinx. La façade rue du Mirail, moins vaste, ne manque pas de piquant. Sa porte, aux battants ouvragés, est flanquée de cariatides : une Nature généreuse et une Science observant avec une longue-vue ses attributs, sous le regard de putti maniant les outils des tailleurs de pierre. Une allégorie de l'industrie, sans doute, mais non dénuée d'une certaine facétie. L'intérieur révèle un escalier monumental dont les contremarches et rampes, ornées de bas-reliefs, racontent une histoire didactique de l'architecture. Des dolmens aux monuments bordelais, l'ascension spatiale est une progression chronologique, culminant avec la représentation d'une locomotive franchissant un pont métallique, clin d'œil probable à la passerelle Saint-Jean de Gustave Eiffel. Ce n'était pas qu'une esthétique. L'immeuble, à son achèvement, était à la pointe du confort : l'éclairage au gaz dans la cage d'escalier, des sonnettes électriques, des porte-voix pour chaque appartement, l'eau courante à tous les étages, et même un lavoir en toiture-terrasse. Des commodités alors rares, témoignant d'une vision hygiéniste et sociale du logement collectif. Cet hôtel, initialement mixte avec des logements locatifs et un hôtel de voyageurs, fut un manifeste. Son inscription aux monuments historiques en 2013, non sans une certaine controverse autour de l'installation d'un ascenseur face à la dégradation des sculptures, valide la pertinence de sa conception et la richesse de son propos. Audubert ne bâtit pas qu'un immeuble de rapport ; il érigea un monument à la gloire du travail et du progrès technique, offrant aux artisans un cadre de vie qui se voulait aussi digne qu'efficace. Un témoignage précieux de l'ambition sociale et architecturale du Second Empire.