Rue Basse-de-la-Terrasse, Meudon
Le Domaine de Bellevue, plus qu'un simple château, fut une ambition, une démesure bâtie en hâte pour une favorite, Madame de Pompadour, à l'apogée du goût rocaille. Sa genèse en 1748, sur un plateau de Meudon dont le panorama exceptionnel lui conféra son nom, révèle d'emblée la singularité du projet. Louis XV acquit le terrain, mais c'est bien la marquise, avec son architecte de prédilection, Jean Cailleteau dit Lassurance, assisté de Jean-Charles Garnier d'Isle pour les jardins, qui en fit un coûteux écrin d'intimité royale, déboursant une somme alors colossale de 2,5 millions de livres. Le chantier fut mené avec une célérité stupéfiante, mobilisant jusqu'à 800 ouvriers, signe d'une volonté farouche de matérialiser sans délai cette fantaisie architecturale, malgré un sol d'une qualité médiocre exigeant de profondes fondations. L'édifice, de plan massé et quasi carré, avec ses neuf travées en façade et six sur les côtés, s'inscrivait dans le courant des « maisons de plaisance ». Son aspect extérieur, d'une modeste retenue, masquait un intérieur d'une richesse éblouissante, où l'enfilade classique du vestibule au salon coexistait avec des orientations perpendiculaires, un signe des nouvelles recherches spatiales. La diminution drastique des espaces de service, relégués dans un quadrilatère distinct, souligne une quête d'intimité, loin des contraintes de l'étiquette versaillaise. Les dépendances, bien que fonctionnelles, n'échappaient pas au faste, abritant un appartement des bains orné des toiles de Boucher, un théâtre « à la chinoise », ou des écuries pour trente-sept chevaux. L'anecdote de Louis XV lui-même surveillant les travaux, dînant au milieu des ouvriers, témoigne de l'importance que ce lieu revêtait pour le monarque, avant même d'en devenir officiellement propriétaire. Le décor intérieur, véritable manifeste du style rocaille, convoquait les plus grands talents. Le vestibule accueillait les figures allégoriques de la Poésie par Adam et de la Musique par Falconet, œuvres désormais au Louvre. Les boiseries de Verberckt, les dessus-de-porte d'Oudry et de Carle Van Loo, les chinoiseries de Boucher dans le boudoir de la marquise, constituaient un ensemble d'un raffinement extrême. L'escalier, peint en trompe-l'œil par les Brunetti père et fils, offrait un spectacle ascensionnel qui, selon Piganiol de la Force en 1760, « dérobe aux yeux le plaisir de bien voir ces beautés » dans sa partie inférieure, soulignant la difficulté intrinsèque à magnifier des espaces complexes. La maquette en bois doré de P. N. Le Roy, réalisée en 1777 et précieusement conservée à la BnF, demeure un témoignage éloquent de cet apogée perdu. Lorsque Louis XV racheta le château en 1757, Ange-Jacques Gabriel y apposa sa marque, remaniant la distribution et introduisant les premières inflexions néo-classiques, notamment avec l'adjonction d'ailes en retour en 1767. Mesdames, filles du roi défunt, qui en héritèrent en 1774, poursuivirent cette évolution stylistique sous la houlette de Richard Mique. Elles firent agrandir les jardins, y créant un jardin anglais orné de fabriques pittoresques, qui, par leur agencement, précédèrent et influencèrent notablement le Hameau de la Reine à Trianon, illustration d'un goût pour la nature idéalisée. Mais la Révolution ne pardonna pas ces splendeurs. Après le départ précipité de Mesdames en 1791, le château, un temps sanctuarisé par la Convention pour le « Peuple », fut bientôt converti en caserne. Son déclin fut rapide et brutal. Vendu puis démoli par M. Testu-Brissy, le domaine fut dépecé, loti par M. Guillaume dès 1823, transformant cet ancien lieu de délices en un ensemble pavillonnaire, la gare de Bellevue témoignant aujourd'hui, par sa seule localisation, de l'emplacement de l'ancien château. Du faste initial, ne subsistent aujourd'hui que des fragments épars : une partie de la terrasse, le « Petit Bellevue », le bâtiment des Gardes, une glacière, et la grotte artificielle des Mesdames, autant de vestiges protégés qui ne parviennent que modestement à évoquer la splendeur évanouie de cette résidence éphémère, archétype du goût et de l'art de vivre d'une époque.