Voir sur la carte interactive
Couvent des Feuillantines

Couvent des Feuillantines

10 rue des Feuillantines, Paris 5e

L'Envolée de l'Architecte

Le Couvent des Feuillantines, plus qu’un édifice, s’impose aujourd’hui comme un palimpseste urbain, une empreinte fantomatique que l’œil averti peine à discerner dans le tissu parisien contemporain. Fondé en 1622, sur l’initiative d’Anne d’Autriche et de l’énigmatique Anne Gobelin, l’établissement fut l’ancrage d’une communauté religieuse à la périphérie d’un Paris en pleine expansion. Son emplacement, stratégique, s’étendait sur un domaine considérable dans l’actuelle rue des Feuillantines, témoignage d’une époque où la vie monastique dictait encore la topographie de certains quartiers. L’architecture originelle, dont le fleuron fut l’église conçue par Jean Marot et achevée vers 1672, reste largement imaginaire pour nous. Marot, figure de la gravure architecturale et du classicisme français, aurait sans doute imprimé à l’ensemble une rigueur formelle, un ordonnancement classique qui contrasterait subtilement avec l’idée d’un « cadre bucolique » si cher aux pensionnaires. La pose de la première pierre en 1626 par François II de Bassompierre signale une ambition certaine, rapidement suivie par l’inauguration de nouveaux bâtiments en 1631 pour accueillir une communauté grandissante. Cette expansion pragmatique est caractéristique de ces institutions qui devaient concilier le confort matériel et l’austérité spirituelle. L’archevêque Jean-François de Gondi, soucieux de la clôture, dut d'ailleurs interdire l'accès des séculiers au cloître et au réfectoire, illustrant la tension constante entre la vocation monastique et la fonction d'accueil, voire de prestige social. Car les Feuillantines furent aussi une pension prisée des Dames de Paris, une sorte de refuge spirituel pour l'aristocratie, où l’on venait chercher un air « le plus pur et le plus serein de la ville », selon les mots de Bossuet – une réclame avant la lettre. Ce lieu d'exception connut son apogée en 1695, avec une densité humaine notable : 65 religieuses, 25 converses, et pas moins de 106 pensionnaires, toutes évoluant dans une symétrie d'un quotidien réglé et d'une sociabilité mondaine. Les liens avec des figures comme Madame de Sévigné, dont la cousine puis la belle-fille y séjournèrent, soulignent son ancrage dans la haute société du temps. Les pensionnaires, enterrées en habit de religieuse, témoignent d'une aspiration à une mort en grâce, même sans vœux prononcés. Le XVIIIe siècle marqua cependant un déclin progressif, prélude à une disparition brutale. La Révolution, en 1792, balaya l'institution, la transformant en bien national et ses bâtiments en logements. C'est dans ce cadre de ruines et de jardins sauvages, résidu d’un ordre ancien, que Victor Hugo passa une partie de son enfance, de 1808 à 1813. L'imagination du futur poète fut sans doute nourrie par ces vestiges d'un passé révolu, où les murs des cellules abritaient désormais des familles, et où le général de la Horie put trouver une cachette éphémère avant son exécution. Cette superposition de vies et de destins confère au site une richesse historique et littéraire singulière, bien au-delà de sa matérialité. L'ouverture de la rue des Feuillantines en 1805 et celle de la rue Gay-Lussac en 1864 parachevèrent la destruction de l’église de Marot et des derniers vestiges, ne laissant qu'une fragile réminiscence architecturale : une maison annexe datant de 1688, au numéro 10 de la rue des Feuillantines, dont la façade arrière conserve des croisées du XVIIIe siècle et dont la cage d'escalier est, par bonheur, inscrite aux monuments historiques. Un modeste témoin d'une grandeur engloutie, un fragment éloquent dans la perpétuelle transformation de la ville.