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Abbaye Saint-Ouen

Abbaye Saint-Ouen

Place du Général-de-Gaulle, Rouen

L'Envolée de l'Architecte

L'abbaye Saint-Ouen de Rouen se présente aujourd'hui comme un témoin singulier des mutations architecturales, une stratification d'intentions successives sur un site dont l'histoire remonte à une basilique mérovingienne du VIIe siècle, où reposa Saint Ouen. Ce n'est pas tant une œuvre unitaire qu'une longue gestation, constamment interrompue, repensée, et finalement achevée par des apports plus tardifs qui modifient la perception originelle. Ravagée par les incursions vikings, cette puissante abbaye bénédictine fut relevée dès le Xe siècle, notamment sous l'impulsion de Richard Ier de Normandie. L'abbatiale romane, reconstruite à partir de 1062, connut des dimensions comparables à l'édifice actuel avant d'être la proie des flammes en 1248. De cette période subsiste encore, presque anecdotique, la « tour aux Clercs », une absidiole romane résistant à l'omniprésence du gothique. La construction de l'abbatiale gothique, entreprise en 1318 sous l'abbé Jean Mardargent dit Roussel, fut une entreprise d'une ambition certaine, mais freinée par les vicissitudes de la Guerre de Cent Ans. L'intervention de Maître Alexandre de Berneval, mentionné par sa pierre tombale comme le maître d'œuvre, marque une étape cruciale au XVe siècle, bien que la nef ne soit achevée qu'en 1537, laissant un sentiment d'inachèvement prolongé. L'édifice se caractérise par une façade occidentale résolument néogothique, ajoutée entre 1845 et 1852 par Henri Grégoire, qui, dans une démarche alors courante, n'hésita pas à s'inspirer de la cathédrale de Cologne pour unifier un ensemble qui ne l'était plus. Seule la rosace témoigne encore de l'œuvre gothique originelle à cet endroit. Pénétrer l'édifice par le portail des Marmousets, au bras sud du transept, c'est s'immerger dans un univers iconographique riche, où les médaillons quadrilobés racontent la vie de Saint Ouen, tandis que la statue du saint veille sur le trumeau. À l'intérieur, les 134 mètres de longueur et 33 mètres sous voûtes révèlent un espace d'une luminosité remarquable. La nef, typique du style flamboyant, doit sa clarté à ses trois niveaux d'élévation : fenêtres basses, un triforium ajouré et de hautes verrières, toutes garnies de vitraux qui, par leur homogénéité, constituent un corpus visuel cohérent du XIVe au XIXe siècle. Les fenêtres hautes, par exemple, privilégient des figures en pied, adaptation pragmatique à la distance du spectateur. Le chœur, d'une élégance rayonnante, s'achève en chevet pentagonal flanqué de onze chapelles. Il conserve, fait notable, des peintures murales du XIVe siècle sous le triforium, discrètes réminiscences de décors anciens. Les vitraux des chapelles rayonnantes offrent la plus vaste collection de vitraux du XIVe siècle en France, un patrimoine dont la valeur historique n'est pas à sous-estimer. La rose du bras sud, un Arbre de Jessé, est une pièce de grande facture, tout comme celle du bras nord, œuvre du fils, Colin de Berneval. La tour centrale couronnée, culminant à 82 mètres, est un repère dans le ciel rouennais, bien qu'elle n'assume pas la fonction de lanterne que l'on observe sur la cathédrale voisine. L'abbaye a traversé les époques, servant même de manufacture durant la Révolution avant d'accueillir l'Hôtel de Ville dans son ancien dortoir. Sa fonction pro-cathédrale après les bombardements de 1944 atteste de sa résilience et de sa capacité à s'adapter aux contingences urbaines, le maréchal Pétain y ayant même assisté à une messe en mai 1944. Un orgue Cavaillé-Coll de 1890, incorporant des éléments de l'orgue de Crespin Carlier de 1630, demeure l'un des joyaux acoustiques de France. Sa richesse sonore inspira même Charles-Marie Widor pour sa Symphonie Gothique. Les jardins alentour, aujourd'hui publics, dispersent des souvenirs hétéroclites, de la stèle de Jelling offerte par le Danemark à des statues de Rollon ou des hommages littéraires, rappelant la vocation séculière des lieux. En somme, Saint-Ouen est un organisme complexe, une somme de fragments, où chaque époque a laissé son empreinte, parfois harmonieuse, parfois singulière.