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Hôtel de Girancourt

Hôtel de Girancourt

48 rue Saint-Patrice, Rouen

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel de Girancourt, sis au 48 rue Saint-Patrice à Rouen, se voit distingué dès 1945 par un classement au titre des monuments historiques pour ses façades et toitures. Cette reconnaissance, somme toute prompte et certainement salvatrice, intervient à une époque où la ville pansait encore les plaies béantes d'un conflit dévastateur, offrant ainsi un témoignage, précieux autant que rare, de la persévérance patrimoniale au milieu des décombres. L'édifice, dont la construction remonte vraisemblablement au Dix-Huitième siècle, incarne cette typologie singulière de résidence urbaine d'apparat, un hôtel particulier dont la fonction cardinale était d'afficher le rang social, voire les prétentions, de ses occupants. L'architecture rouennaise de cette période conjugue fréquemment une certaine rigueur classique à des accents plus locaux. On peut aisément concevoir ici un ordonnancement traditionnel : un corps de logis principal s'ouvrant sur une cour d'honneur, flanqué, peut-être, de communs ou d'ailes en retrait. La façade sur rue, si elle fut digne de la protection accordée, devait présenter une composition équilibrée, des percements réguliers, et une modénature discrète mais affirmée, privilégiant sans doute la pierre de taille, matériau noble par excellence, qui tranchait avec le pan de bois omniprésent dans le tissu urbain plus ancien de la cité. Les toitures, fréquemment à forte pente en Normandie, contribuent non seulement à la silhouette générale mais sont aussi un élément crucial de son caractère. Le plein de la maçonnerie aurait ici dominé, percé d'ouvertures aux proportions étudiées, garantissant à la fois lumière et prestige sans jamais compromettre la massivité protectrice de la demeure. Il est particulièrement notable que l'architecte Joseph Marrast, dont l'œuvre n'est pas des moindres, ait été dépêché entre 1943 et 1945 pour intervenir sur le mobilier et les aménagements intérieurs. Marrast, architecte en chef des Monuments Historiques, n'était point homme à s'occuper de futilités décoratives en ces temps de guerre. Son intervention, en pleine tourmente, suggère une volonté ferme de sauvegarder ou de restaurer l'intégrité de l'édifice, ou du moins de garantir son habitabilité pour une fonction jugée essentielle, alors même que les priorités matérielles de la nation étaient ailleurs. Ce paradoxe, une attention méticuleuse portée aux boiseries et aux drapés tandis que l'Europe entière vacillait, révèle une certaine vision de la résilience culturelle, ou tout au moins une détermination pragmatique à préserver ce qui pouvait encore l'être. Loin d'être une simple bâtisse parmi d'autres, l'Hôtel de Girancourt représente, dans sa relative modestie face à d'autres palais, la permanence d'un certain art de vivre et d'une conception exigeante de l'habitat urbain. Son inscription précoce au répertoire des monuments historiques, au lendemain du conflit, témoigne de la valeur intrinsèque que l'on accordait déjà à ces témoins d'un passé, parfois fragile, mais toujours éloquent. Il demeure, dans le paysage rouennais, une discrète mais éloquente leçon de persévérance architecturale.