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Église Saint-Thomas

Église Saint-Thomas

4, rue Martin-Luther, Strasbourg

L'Envolée de l'Architecte

L'église Saint-Thomas de Strasbourg, souvent qualifiée de cathédrale du protestantisme alsacien, n'est pas une cathédrale au sens canonique, mais son importance historique et architecturale la place indéniablement parmi les édifices majeurs de la cité. Son caractère d'église-halle, une typologie rare et remarquable pour l'ouest du Saint-Empire romain germanique, avec ses cinq vaisseaux d'égale hauteur, la distingue d'emblée des conceptions basilicales plus usuelles. Une façade imposante flanquée de sa tour carrée, tandis qu'une autre, hexagonale, coiffe la croisée du transept, offrant une silhouette singulière, marque le visiteur. L'édifice, classé dès 1862, est le fruit d'une sédimentation historique mouvementée, depuis un premier lieu de culte du VIe siècle jusqu'aux aménagements contemporains. Détruite et reconstruite à maintes reprises, notamment après les incendies de 1007 et la foudre de 1144, sa bâtisse actuelle, entamée en 1196, marie des vestiges romans dans le transept oriental à des élévations gothiques, un mariage de styles qui témoigne des lenteurs et des aléas financiers des chantiers médiévaux. L'arrivée de la Réforme au XVIe siècle la voit basculer vers le culte luthérien, statut qu'elle conserve, même après l'annexion française et la restitution de la cathédrale Notre-Dame au catholicisme en 1681. Elle devient alors un foyer ardent du protestantisme, sous l'égide de figures comme Martin Bucer et le chapitre des chanoines, une institution rare à subsister dans un temple protestant. L'intérieur déploie un volume substantiel, environ soixante-cinq mètres de long pour une hauteur de vingt-deux mètres, atteignant trente mètres sous la coupole de la croisée gothique tardive. Ses tribunes latérales et ses chapelles séparées, notamment la chapelle des Saints-Évangélistes, parachèvent cette composition complexe. L'orgue principal, chef-d'œuvre de Johann Andreas Silbermann de 1741, dont Wolfgang Amadeus Mozart lui-même loua la sonorité en 1778, reste un joyau de l'acoustique et de la facture instrumentale. Son accord, en ton français, offre une couleur musicale singulière, légèrement plus grave que l'usage moderne. Albert Schweitzer, organiste émérite et futur prix Nobel, fut un acteur majeur de la vie musicale du lieu, allant jusqu'à concevoir l'orgue de chœur en 1906, et défendant avec ferveur la préservation du Silbermann face aux tentatives de le moderniser en orgue symphonique. Parmi les trésors funéraires, le sarcophage roman de l'évêque Adeloch, sculpté vers 1130 dans le grès rose, côtoie l'imposant mausolée baroque tardif du maréchal de Saxe, œuvre magistrale de Jean-Baptiste Pigalle. Ce dernier, conçu en 1776, ne fut pas seulement une prouesse artistique mais aussi un acte politique audacieux, marquant la première reconnaissance publique du protestantisme en France depuis la révocation de l'édit de Nantes, le maréchal luthérien ne pouvant reposer à Saint-Denis. La mise en scène théâtrale de ce monument, où la figure sereine du maréchal domine un tourbillon allégorique, reste saisissante. Une fresque gothique tardive de l'archange saint Michel, redécouverte en 1885 et attribuée à Jost Haller, déploie également sa monumentalité. Enfin, les vitraux modernes de Gérard Lardeur, répondant à la rosace médiévale de la façade qui seule a conservé ses plombs d'origine, achèvent d'inscrire Saint-Thomas dans une continuité temporelle, où l'ancien et le nouveau dialoguent avec une discrète élégance, témoignant d'une institution toujours vivante et adaptable, même à travers des aménagements récents visant une polyvalence des usages.