2 rue du Mont-Cenis, Paris 18e
L’église Saint-Pierre de Montmartre, loin de l'opulence de sa voisine, la Basilique du Sacré-Cœur, se dresse comme un artefact composite, une superposition architecturale où les strates historiques peinent parfois à s'harmoniser. Sa vénérable ancienneté, qui en fait la seconde plus ancienne église paroissiale de Paris après Saint-Germain-des-Prés, est moins une preuve de continuité stylistique qu'un témoignage d'une résilience architecturale face aux assauts du temps et aux caprices des commanditaires. Il est d'abord notable que cet édifice, bâti sur les vestiges d'une basilique mérovingienne elle-même peut-être érigée sur un temple antique, intègre des réemplois d'une singularité certaine. Les quatre colonnes de marbre noir, supposées provenir d'un temple dédié à Mars ou Mercure, et les cinq chapiteaux mérovingiens en marbre blanc, aux motifs corinthiens ou composites, furent recyclés avec un pragmatisme des plus prosaïques. On rapporte même qu'en 1808, le conseil de fabrique envisagea de les vendre, avant que l'ingénieur Chappe, soucieux de la stabilité de son télégraphe optique juché sur le chœur, n'intervienne pour les préserver. Une ironie de l'histoire, où la solidité du message l'emporte sur l'intégrité du patrimoine. La nef, par son incohérence stylistique, est un parfait exemple de ces superpositions. Ses supports romans du XIIe siècle, certains datant de la consécration de 1147 par le pape Eugène III, dialoguent, non sans une certaine cacophonie, avec les voûtes d'ogives flamboyantes ajoutées vers 1470. Cette greffe tardive est le résultat d'un échec structural primitif, les voûtes initiales ayant dû être démontées, faute d'un contrebutement suffisant. Les galeries hautes, dans une économie de moyens, présentent des baies rectangulaires, un parti pris inattendu pour l'architecture romane. Le chœur, d'une modestie étonnante pour une abbaye royale, conserve sa voûte d'ogives originelle, bombée et aux nervures épaisses, témoin d'un gothique balbutiant, tandis que l'abside pentagonale fut reconstruite à la fin du XIIe siècle dans un style gothique primitif, offrant une légèreté qui contraste avec la rusticité de l'ensemble. L'extérieur, quant à lui, est un exercice de dissimulation. La façade occidentale, plaquée en 1765 dans un style classique austère, masque avec un aplomb désarmant la substance romane qu'elle est censée protéger. Cet édifice, maintes fois menacé – par la Révolution, la Commune, et l'indifférence de la fin du XIXe siècle qui le voyait presque démolir au profit d'un square – a finalement été sauvé de justesse par l'intervention de figures locales, dont le caricaturiste Adolphe Willette et le maire Georges Clemenceau. La restauration radicale de Louis Sauvageot, au début du XXe siècle, tenta de restituer une cohérence perdue, créant un clocher néo-roman qui, par sa sobriété, interroge la pertinence du pastiche. Aujourd'hui, enrichie des vitraux de Max Ingrand et des portes de bronze de Tommaso Gismondi, l'église Saint-Pierre de Montmartre continue d'exposer, dans ses murs et ses volumes, les cicatrices et les gloires d'une histoire tourmentée, un monument où chaque pierre raconte une anecdote sur la patience du temps et l'inconstance des hommes.