380 rue Saint-Pierre, Marseille
L'érection du cimetière Saint-Pierre à Marseille, vaste domaine de soixante-trois hectares, s'inscrit dans la lignée des évolutions sanitaires et urbanistiques qui marquèrent le XVIIIe et le XIXe siècle. L'idée de déporter les sépultures hors les murs, loin des églises et des habitations, n'était pas un caprice esthétique mais une nécessité dictée par les inquiétudes hygiénistes, comme en témoigne l'ouvrage du docteur Olivier en 1771, prônant une rupture avec la coutume médiévale des inhumations intra-urbaines. L'ordonnance royale de 1776 vint entériner cette réforme, poussant les villes à repenser leur rapport à leurs morts. Marseille, à l'instar d'autres métropoles, dut se conformer, abandonnant un premier essai, le cimetière Saint-Charles, jugé rapidement obsolète et encerclé par l'expansion urbaine galopante du XIXe siècle. C'est en 1855 que fut inauguré Saint-Pierre, aménagé sous la direction de Sixte Rey, non sans une certaine résistance des riverains, craignant alors des miasmes pestilentiels. Les premières inhumations effectives ne débutèrent qu'en 1856, suivies d'un transfert progressif et laborieux des dépouilles de l'ancienne nécropole. L'accès principal nous mène à un hémicycle, puis à une allée bordée de magnolias, où s'alignent les imposantes sépultures de la bourgeoisie marseillaise de la seconde moitié du XIXe siècle. Ici, la vanité posthume se manifeste par une variété de styles, où se mêlent la solennité classique et des accents plus singuliers. Parmi ces édifices, le mausolée de Camille Olive, œuvre de Pascal Coste, éminent architecte du Palais de la Bourse, détonne. On s'étonne de cette incursion orientale, un dôme et des motifs islamiques se nichent au sein d'une structure explicitement catholique, révélant une capacité d'intégration formelle audacieuse, presque provocante, pour l'époque. De même, la chapelle funéraire de Clot Bey, le médecin ayant exercé en Égypte, affirme une identité architecturale inspirée de ses voyages, un Orient rêvé transposé sur le sol marseillais, arborant la devise évocatrice Inter infideles fidelis. Le parcours à travers Saint-Pierre révèle une véritable galerie de sculpteurs locaux et nationaux. Allar y décline l'élégance du deuil avec L'homme à la harpe et Une pleureuse, tandis que Pierre Travaux, malgré une carrière écourtée, laisse une œuvre marquante pour la famille Barbaroux, illustrant la religion consolant la douleur, un thème récurrent dans l'art funéraire. Plus loin, le talent de Botinelly se manifeste par le médaillon de Gaby Deslys ou la jeune femme allongée sur la tombe de Jules-Justin Claverie, et Henri-Édouard Lombard contribue avec La Charité protégeant l'Enfance. La pinède du carré 6 constitue, elle, un panthéon des gloires marseillaises du Second Empire. Le cimetière accueille également des personnalités aussi diverses qu'Antonin Artaud, Edmond Rostand ou Gaston Defferre, dont les sépultures sont d'une sobriété parfois surprenante au regard de leur renommée. Les colonnes, bustes et bas-reliefs qui jalonnent les allées sont autant de repères, des marqueurs d'une époque où l'art funéraire relevait encore d'une certaine emphase, ou d'une symbolique plus ou moins transparente. La présence de Michel-Robert Penchaud, un autre architecte illustre, parmi les défunts, ajoute une touche d'ironie à cet ensemble, où les bâtisseurs se retrouvent finalement dans l'ultime construction collective, celle du souvenir pétrifié. Le cimetière Saint-Pierre, en somme, offre un témoignage singulier de l'histoire marseillaise, de ses figures emblématiques et de son goût pour l'expression architecturale du souvenir, quand bien même celle-ci se pare parfois d'une ostentation contenue.