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Grande synagogue

Grande synagogue

Rue du Grand-Rabbin-Cohen, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

L'édifice qui nous occupe, la Grande Synagogue de Bordeaux, se présente d'emblée comme une synthèse architecturale somme toute représentative de son époque, fin XIXe siècle. Il n'est pas anodin que ce monument, élevé entre 1877 et 1882, succède à un précédent incendié. La destruction par le feu en 1873 de l'ancienne synagogue de la rue Causserouge, elle-même empreinte d'un certain orientalisme, a contraint la communauté bordelaise à repenser son lieu de culte principal. Une tâche d'envergure, financée par des figures de la trempe des frères Pereire, des Rothschild ou d'Iffla Osiris, attestant de la prospérité et de l'influence de cette communauté séfarade, historiquement bien ancrée dans le Sud-Ouest depuis l'expulsion des juifs d'Espagne. Le projet initial, confié à Charles Burguet puis poursuivi par Charles Durand, visait une monumentalité affirmée. La façade, flanquée de deux tours, est un manifeste. Il est d'ailleurs piquant de noter que les bulbes octogonaux envisagés pour couronner ces tours furent abandonnés. Non pas pour des raisons techniques, mais bien en raison d'un débat interne sur une potentielle "influence chrétienne trop manifeste". Une anecdote révélatrice des tensions et des compromis que toute œuvre architecturale, surtout cultuelle, peut cristalliser. Les fonds alloués à cet achèvement furent, de ce fait, réorientés. L'intérieur, vaste vaisseau de trente-six mètres de long sur vingt-six de large, adopte un plan basilical, solution classique garantissant une certaine solennité. Quatorze colonnes corinthiennes scandent l'espace, séparant la nef centrale des collatéraux, où se déploient les tribunes réservées aux femmes, selon la tradition, constituant ainsi la mekhitsa. Le regard est naturellement attiré vers l'arche sainte, le heckal, logé dans une arcade en arc outrepassé, encadrée d'un parokhet de velours grenat. La tébah, l'estrade centrale, et le grand candélabre à sept branches, la menorah, culminant à près de quatre mètres cinquante, structurent l'espace liturgique. Mais l'ingéniosité de l'édifice réside sous la peau. Derrière la voute en anse de panier, doublée de berceaux transversaux qui confèrent à l'ensemble une hauteur de plus de seize mètres et une impression d'ampleur, se dissimule une ossature métallique. Cette structure porteuse en tôle rivetée, issue des ateliers de Gustave Eiffel, est un exemple précoce de l'intégration de la modernité constructive au sein d'une esthétique historiciste. Un mariage discret entre l'élégance du pastiche et l'efficacité de l'ingénierie, permettant de dégager un volume intérieur remarquable. Cette synagogue, aujourd'hui classée Monument Historique, n'est pas qu'un témoignage architectural. Elle porte aussi les cicatrices de l'histoire. Durant l'occupation allemande, ce lieu de culte fut profané, servant de centre d'internement avant la déportation. Plus de mille six cents familles y furent retenues, et l'épisode du "train fantôme", qui vit notamment Albert Lautman et d'autres résistants y être emprisonnés, est une page sombre gravée dans ses murs. Un rappel brutal que l'architecture, même la plus sacrée, peut être asservie par la barbarie humaine. Elle demeure, en dépit de ces tragédies, un pilier vivant de la communauté juive bordelaise, un lieu de mémoire et de continuité.