12 place Vendôme, Paris 1er
L'hôtel Baudard de Saint-James, sis au numéro douze de la place Vendôme, se présente comme un spécimen particulièrement révélateur de l'ordonnance classique imposée à cet ensemble royal. Érigé en 1702 par Jacques V Gabriel pour le docteur Louis Dublineau, il ne rompt en rien avec la stricte modénature et l'alignement impératif des façades, œuvre de Hardouin-Mansart. Gabriel, cet ordonnateur des formes classiques, n'y déploie guère l'audace d'un Mansart ou d'un Boffrand, se contentant d'une exécution irréprochable mais prévisible, garantissant l'harmonie homogène de la place. Le corps de logis s'intègre donc dans cette scénographie urbaine avec une certaine orthodoxie, ses percements réguliers et son appareillage de pierre reflétant la rigueur du Grand Siècle finissant. La dialectique entre le plein de la façade, immuable et collective, et le vide des intérieurs, voué aux caprices des propriétaires successifs, y est particulièrement éloquente. C'est d'ailleurs cette vie intérieure qui fournit les épisodes les plus pittoresques. En 1777, Claude Baudard de Saint-James, trésorier général de la Marine – un titre qui évoque une fortune considérable et un certain désir d'ostentation – entreprend d'y faire réaliser des décors somptueux par François-Joseph Bélanger et le peintre Jean-Jacques Lagrenée. Ces interventions, un demi-siècle après l'édification, témoignent d'un goût déjà renouvelé, flirtant avec les prémices du néoclassicisme ou un rococo tardif, loin de la sévère beauté de la façade originelle. Bélanger, dont les fantaisies ornementales ont marqué son époque, apporta sans doute à l'hôtel une richesse décorative contrastant avec l'austérité de son enveloppe. L'histoire du bâtiment se poursuit par une succession de propriétaires emblématiques, reflétant les mutations sociales et économiques de Paris. Après la Révolution, le banquier Isaac Thuret l'acquiert en 1814, transformant l'hôtel en un lieu de réception diplomatique, de siège bancaire et de résidence privée. Cette triple fonction illustre la polyvalence et la grandeur de ces hôtels particuliers, capables d'accueillir les affaires du monde tout en maintenant un faste domestique. C'est dans ce contexte que Frédéric Chopin, en 1849, y loue un appartement. L'anecdote historique tend à réhabiliter la condition du compositeur, loin du « grabat des écuries » parfois fantasmé par la légende romantique : un loyer annuel de 3500 francs pour un vaste entresol et rez-de-chaussée sur la place dépeint une existence bien plus confortable que la pauvreté prétendue. De même, l'absence de preuves pour la rencontre de Napoléon III et Eugénie de Montijo en ces murs ajoute à la prudence requise face aux récits anecdotiques. Passant des mains des banquiers aux sociétés minières des Rothschild en 1920, puis aux Immeubles de France, l'hôtel Baudard de Saint-James incarne la transformation symptomatique de ces demeures aristocratiques en objets d'investissement, puis en vitrines du commerce de luxe. Sa classification aux monuments historiques dès 1930 pour ses façades et toitures, et l'inscription de son salon au premier étage en 1927, témoignent de la reconnaissance tardive de sa valeur patrimoniale. Aujourd'hui, il abrite les ateliers et salons de la maison Chaumet, perpétuant, sous une autre forme, une certaine idée du luxe et de l'artisanat d'art, après une rénovation orchestrée par Patricia Grosdemange. Le bâtiment, après trois siècles, a donc conservé son lustre, même si son usage originel s'est métamorphosé en une scène où l'éclat des joyaux a succédé au murmure des salons et aux tractations financières.