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Manufacture des Gobelins

Manufacture des Gobelins

42 avenue des Gobelins 6, 8, 10 rue Berbier-du-Mets 2 rue Croulebarbe, Paris 13e

L'Envolée de l'Architecte

La Manufacture des Gobelins, loin d'être une entité monolithique surgie d'un plan directeur, représente d'abord l'agrégation progressive d'un ensemble bâti autour d'une activité singulière. Son toponyme, curieusement, ne dérive pas d'une glorieuse lignée de tapissiers, mais d'une famille de teinturiers en écarlate, les Gobelin, établis dès le XVe siècle sur les bords de la Bièvre. Un paradoxe initial, cette réputation tinctoriale précédant l'art textile lui-même, posant les fondations d'un quartier avant d'être absorbée par une institution royale. L'impulsion initiale d'Henri IV, en 1601, fut d'une pragmatique acuité économique, visant à juguler la fuite des capitaux français vers les ateliers flamands. Les privilèges exorbitants accordés aux tapissiers Marc de Comans et François de La Planche – noblesse, exemptions fiscales, pensions royales – témoignent de l'importance stratégique de cette entreprise. Ce n'était pas tant un élan artistique pur qu'une stratégie d'État pour l'autosuffisance et le prestige. La consolidation véritable interviendra sous Louis XIV et Colbert, qui, par l'acquisition de l'Hôtel des Gobelins en 1662, rassemblent les divers ateliers parisiens. Charles Le Brun, premier peintre du Roi, y fut nommé directeur en 1663, transformant l'ensemble en une véritable Manufacture des Meubles de la Couronne. Sa direction, d'une envergure quasi-dictatoriale, orchestra une synergie d'artistes — peintres, orfèvres, ébénistes — au service exclusif de la magnificence monarchique. Les tapisseries de haute et basse lisse, destinées à l'ameublement des résidences royales et aux présents diplomatiques, devinrent alors des vecteurs de l'influence française. L'histoire architecturale de la manufacture est celle d'un enclos, d'une suite d'aménagements et d'agrandissements plutôt qu'une œuvre d'un seul jet. Les bâtiments, maintes fois remaniés, et même partiellement incendiés lors de la Commune de Paris en 1871 puis reconstruits, ont toujours privilégié la fonctionnalité des ateliers à une monumentalité ostentatoire, bien que classés Monuments Historiques. Ce sont des espaces de production, où le plein des volumes construits abrite des savoir-faire d'exception, et où l'intérieur est le véritable lieu d'expression artistique et technique. Les péripéties furent nombreuses : les plaintes de Rubens, vers 1626, quant à ses paiements pour la tenture de l'Histoire de Constantin, illustrent la précarité financière sous-jacente même aux plus illustres commandes. La Révolution française apporta son lot de ruptures brutales : outre les changements de direction et la suppression des écoles d'apprentissage, on assista à l'incroyable acte de vandalisme de 1796, lorsque le Directoire, par nécessité pécuniaire, ordonna la fonte de 114 des plus belles tapisseries royales pour en récupérer l'or et l'argent. Une ignominie patrimoniale, révélatrice des priorités d'une époque. Plus tard, au XIXe siècle, les travaux d'Eugène Chevreul sur la chimie des teintures et le contraste simultané des couleurs apportèrent une rigueur scientifique à la palette des lissiers, réduisant drastiquement le nombre de nuances nécessaires, une rationalisation qui force une certaine admiration pour son ingéniosité. Aujourd'hui, rattachée au Mobilier national, la manufacture poursuit son chemin, tissant des œuvres pour les édifices d'État et collaborant avec des artistes contemporains, démontrant une résilience institutionnelle remarquable et une capacité, souvent contrainte, d'adaptation à travers les siècles. Sa galerie rénovée, rouverte en 2007, ne célèbre pas tant une esthétique architecturale propre qu'une histoire ininterrompue de savoir-faire, de pouvoir et d'artisanat d'excellence, dont la pérennité est le plus éloquent des témoignages.