
25 boulevard du Montparnasse, Paris 6e
L'étude des Hôtels de Turenne, ces deux entités distinctes ayant porté un nom prestigieux à des époques différentes, offre une méditation sur la permanence et la volatilisation du patrimoine urbain parisien. Il est, en effet, un paradoxe que l'édifice le plus richement investi par l'histoire ne soit plus qu'une mémoire topographique, tandis que l'autre subsiste, presque anonyme dans sa discrétion bourgeoise. Concentrons-nous d'abord sur l'Hôtel de la rue de Turenne, construit en 1620 pour un certain M. Le Vasseur. Sa datation le place dans cette période charnière du premier quart du XVIIe siècle, où l'esthétique maniériste de la fin de la Renaissance cède progressivement la place à une recherche de l'ordonnance classique. Sans plans ni gravures, il est légitime de postuler un plan "entre cour et jardin", typique de l'hôtel particulier parisien, avec un corps de logis principal en fond de cour, flanqué d'ailes en retour. Les matériaux devaient alors marier la pierre de taille pour les encadrements et chaînes d'angle, à la brique et l'ardoise, offrant une palette sobre et robuste. L'intérêt majeur de cette demeure réside moins dans sa volumétrie intrinsèque, aujourd'hui perdue, que dans le kaléidoscope d'esprits qui l'ont habitée. Accueillir le vicomte de Turenne, figure militaire emblématique, aux côtés de Vauban, le génial ingénieur des fortifications, et du moraliste Jean de La Bruyère, dessine une cartographie sociale et intellectuelle des plus fascinantes. On imagine aisément les salons animés, les discussions stratégiques et les observations acérées sur la comédie humaine, se déroulant dans ces murs. C'est l'un de ces lieux où la pensée et l'action se sont côtoyées, un véritable foyer d'influence. La transformation de cette résidence aristocratique en couvent bénédictin en 1684, puis son occupation par les Franciscaines sous la Restauration, illustre la capacité d'adaptation et les métamorphoses fonctionnelles de l'immobilier ancien, avant que la pioche du XIXe siècle ne vienne l'effacer définitivement en 1826 pour ériger l'église Saint-Denis du Saint Sacrement. Une substitution, somme toute, qui reflète bien la marche impitoyable de l'urbanisme parisien. L'autre Hôtel de Turenne, celui du boulevard du Montparnasse, dit aussi Hôtel de Scarron, offre une tout autre histoire, celle d'une survie discrète. Son inscription au titre des monuments historiques en 1928, uniquement pour sa façade sur jardin, témoigne d'une appréciation sélective du patrimoine. Cette façade, sans doute plus élaborée que sa contrepartie sur rue, constitue l'interface privilégiée avec l'espace de loisir et d'intimité, souvent conçue avec une plus grande liberté ornementale. Si son histoire n'égale pas la richesse intellectuelle de son homonyme disparu, il n'en demeure pas moins un témoin silencieux de l'élégance bourgeoise d'un certain Paris. L'appellation "Hôtel de Scarron" pourrait évoquer une connexion aux cercles littéraires du Grand Siècle, ajoutant un soupçon d'énigme à sa sobre présence. Il représente l'archétype de ces hôtels particuliers qui, sans clamer une singularité architecturale éclatante, constituent la trame même de la noblesse de la ville. Sa pérennité, là où d'autres ont disparu, est peut-être sa plus grande éloquence, le rappel qu'une certaine forme de beauté réside aussi dans l'endurance et l'humilité. Il est la preuve que même les édifices sans légende flamboyante peuvent receler une histoire subtile, faite d'usages privés et d'une intégration discrète au tissu urbain.