41 rue de Turenne, Paris 3e
Le XIXe siècle parisien, dans son élan modernisateur, fut souvent contraint de concilier la nécessité pragmatique et l'ornementation civique. La fontaine de Joyeuse, érigée en 1847, en constitue un exemple patent, succédant à une structure éponyme de 1687, elle-même adossée à un hôtel de Marc Miron, depuis longtemps disparu. Point d'œuvre majeure ici, mais plutôt une réponse fonctionnelle aux impératifs sanitaires d'une capitale en pleine expansion, alimentée par les eaux du canal de l'Ourcq pour désaltérer le quartier alors densément peuplé du Faubourg Saint-Antoine. Elle s'inscrit, de fait, dans un programme plus vaste, une série de dispositifs hydrauliques dont la répétition formelle dénote un souci d'efficacité plus que de singularité. D'autres édicules comparables, tel celui de la Roquette, témoignent de cette esthétique homogène et somme toute prévisible. Le sculpteur, Isidore-Romain Boitel, s'est acquitté d'une commande sans faste, à l'image des exigences de l'époque. L'édicule, adossé aux immeubles avec une discrétion presque résignée, s'étend sur une largeur des plus modestes. Son ordonnancement s'articule autour d'une arcade ionique, d'une sobriété étudiée, abritant une niche en cul-de-four, laquelle confère une profondeur optique somme toute illusoire. L'entablement, coiffé des armoiries de la Ville de Paris, parachève cette façade percée. À l'intérieur de cette alcôve, où l'accès n'est désormais plus permis, une allégorie aquatique en zinc, représentant un enfant versant l'eau d'une jarre, se dresse. Le matériau, le zinc, est révélateur : économique, durable, il ne prétend à aucune noblesse particulière, tranchant avec les bronzes ou marbres d'œuvres plus ambitieuses. L'inscription lapidaire « OURCQ » sur la base du piédestal en marbre rappelle avec une franchise presque brutale la fonction première du monument. L'eau s'écoule dans une vasque en forme de coquille, avant de disparaître par un mascaron de bronze et une grille au sol. L'ensemble est surmonté d'un bas-relief représentant une faune aquatique, hérons, grenouilles, serpents et cygnes entrelacés de roseaux, ajoutant une touche décorative convenue, sans audace particulière. L'équilibre entre le plein et le vide est ici dicté par la fonction : l'édifice est avant tout une façade accueillant un point d'eau, son « intérieur » se réduisant à la cavité nécessaire à la captation et au déversement. La dialectique entre l'utile et l'ornemental penche résolument vers le premier, l'ornement n'étant qu'un habillage convenu de l'infrastructure. Cet ancrage profond dans le tissu urbain, plus qu'un chef-d'œuvre architectural, confère à la fontaine de Joyeuse une postérité inattendue. Loin des hommages académiques, elle a su inspirer Jean-Louis Bouquet pour un conte fantastique en 1949, la voyant traverser les époques, de la Révolution au XXe siècle. C'est peut-être là le véritable marqueur de sa pertinence : non pas sa splendeur plastique, mais sa capacité à s'inscrire, discrètement mais durablement, dans l'imaginaire collectif parisien, comme un modeste témoin des métamorphoses urbaines.