Nantes
Le défi de concilier la topographie accidentée de Nantes avec l'impératif commercial a donné naissance à une œuvre d'une ingéniosité rare au XIXe siècle. Le passage Pommeraye, inauguré en 1843, n'est pas une simple galerie marchande ; c'est une ascension, une prouesse structurelle élevée sur un dénivelé de près de dix mètres, singulier par ses trois niveaux desservis par un escalier central monumental, une disposition quasiment sans équivalent en Europe. Sa genèse se situe dans une période où les passages couverts, déjà florissants à Paris depuis la fin du XVIIIe siècle, répondaient à un besoin pressant d'espaces urbains plus salubres et sécurisés. À Nantes, où les rues demeuraient souvent sans trottoirs, fangeuses par mauvais temps, ces galeries offraient un havre de confort. Louis Pommeraye, notaire visionnaire mais imprudent, y vit une opportunité de relier le quartier d'affaires de la Bourse à celui, plus culturel, de Graslin, au sein d'un îlot jugé « ignoré ». Le projet, conduit par les architectes Jean-Baptiste Buron et Hippolyte Durand-Gasselin, nécessita l'acquisition de nombreux immeubles vétustes, un investissement colossal qui scella la ruine personnelle de son promoteur, victime de la crise de 1848, illustrant ainsi la fragilité des entreprises financières audacieuses. L'architecture du passage s'ordonne autour de cet escalier magistral, élément central qui transforme la contrainte du site en atout déambulatoire. Loin de masquer la pente, il la théâtralise par un jeu de paliers intermédiaires et de coursives. Les structures en fer forgé, œuvres des ateliers Voruz d'après les dessins du menuisier-modeleur Lotz, confèrent à l'ensemble une légèreté inattendue pour une telle monumentalité. Les rampes, ornées de motifs végétaux et de têtes de perroquet, les contremarches ajourées évoquant la dentelle, illustrent une finesse d'exécution remarquable. L'éclairage, primordial pour un espace commercial de prestige, fut initialement assuré par une combinaison de verrières audacieuses et de l'éclairage au gaz, une innovation alors peu commune. Les différentes sections du passage sont coiffées de verrières aux portées variées, celle de la partie centrale reposant sur de fins arceaux métalliques qui filtrent la lumière, créant ce que certains, plus tard, qualifièrent d'effet « d'aquarium ». Cette semi-pénombre, ou du moins cette lumière diffuse, fut d'ailleurs source d'inspiration pour des artistes comme André Pieyre de Mandiargues, qui y vit une atmosphère de « mélancolie et de résignation ». La statuaire est omniprésente, peuplant les niches et les écoinçons. Jean Debay y déploya des allégories du Commerce, de l'Industrie, des Beaux-arts, de l'Agriculture, du Spectacle, des Sciences et du Commerce maritime, figures en terre cuite dont la disposition fut modifiée au fil du temps. Des médaillons de Guillaume Grootaërs ornent la galerie Santeuil, représentant des figures locales sans certitude absolue quant à leur identification précise, laissant une part d'énigme à l'observateur averti. Malgré son succès immédiat auprès des Nantais, et son classement comme monument historique en 1976, le passage connut des fortunes diverses. De ses boutiques emblématiques, on se souvient d'Hidalgo de Paris, un dentiste autoproclamé devenu célèbre pour ses farces et attrapes et sa publicité tonitruante, et de la librairie Beaufreton, lieu de rendez-vous littéraire. Le réalisateur Jacques Demy, enfant de Nantes, y trouva l'inspiration et les décors pour des films comme Lola, ancrant ce lieu dans la mémoire collective cinématographique. Récemment, une restauration d'envergure, achevée en 2015, s'est attachée à restituer l'état originel de 1843, remplaçant par exemple les luminaires au gaz par des reproductions équipées de LED et s'appuyant sur des photographies d'époque pour recréer le pavement. Cette démarche, louable dans son intention de fidélité historique, souligne la pérennité d'une œuvre qui, par son audace et sa richesse ornementale, continue de fasciner, bien au-delà de sa fonction première d'artère commerciale.