11, rue de la Nuée Bleue, Strasbourg
Le numéro onze de la rue de la Nuée-Bleue à Strasbourg, jadis commissariat central, est de ces édifices qui dissimulent sous une façade de respectabilité plusieurs strates narratives, architecturales et fonctionnelles. Son histoire, riche en métamorphoses, reflète les vicissitudes urbaines et politiques de la ville. Initialement l'Hôtel de Lichtenberg au XVe siècle, puis résidence du Gouverneur militaire après l'intégration au royaume de France en 1681, il fut reconstruit entre 1725 et 1731. De cette période, subsiste encore la façade d'origine, plus discrète, visible dans la cour intérieure, un témoignage de l'esthétique du Grand Siècle, caractérisée par une certaine retenue et une proportion classique. Ce bâtiment, devenu tribunal après la Révolution, subit les outrages du siège de 1870, événement qui marqua un tournant profond pour l'Alsace. Sa reconstruction entre 1871 et 1872, sous la direction des architectes Winkler et Keil, dota la rue de la Nuée-Bleue d'une nouvelle parure. Cette façade, dite inspirée de l'Antiquité, est typique du courant néoclassique alors en vogue, conjugué aux aspirations de l'administration impériale allemande. On y discerne volontiers une recherche de solennité, une ordonnance rigoureuse des ouvertures, encadrées de pierre de taille, et l'emploi de motifs empruntés aux ordres classiques, conférant à l'ensemble une gravité certaine, propice aux institutions publiques. Ce fut le geste architectural par lequel le nouvel occupant tentait d'affirmer sa permanence et sa légitimité, en substituant un discours formel au précédent, tout en préservant l'écho d'une histoire plus ancienne dans l'intimité de la cour. Après l'inauguration d'un nouveau palais de justice en 1897, l'édifice se mua en commissariat central, conservant cette fonction jusqu'en 2002. La permanence de l'appellation rue du Tribunal, longeant encore le flanc de l'immeuble, illustre avec une pointe d'ironie la résistance de la mémoire toponymique face aux mutations immobilières. Ce passage du judiciaire au policier, sans modification majeure de la structure, souligne la flexibilité typologique de ces grands bâtiments administratifs du XIXe siècle, capables d'accueillir des fonctions variées sans renier leur prestance. L'abandon des lieux par les forces de l'ordre en 2009, en raison d'une vétusté certaine, a ouvert un nouveau chapitre. La reconversion de cet ancien bastion de l'ordre public en établissement hôtelier de luxe, d'abord envisagé sous l'enseigne Marriott puis finalement Radisson Blu, représente une évolution courante dans la valorisation du patrimoine urbain. Ce processus, non sans retards et aléas juridiques – le chantier n'ayant débuté qu'en 2018 –, témoigne des défis inhérents à la transformation d'un monument historique. C'est ainsi que l'architecture, loin d'être figée, s'adapte, parfois avec lenteur, aux impératifs économiques du temps présent, inscrivant une nouvelle page dans le grand livre de pierre de Strasbourg.