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Carrière antique de la Corderie

Carrière antique de la Corderie

Boulevard de la Corderie, Marseille

L'Envolée de l'Architecte

La très notion de carrière représente une architecture par soustraction, un vide monumental taillé dans la masse terrestre, prélude à l'édification de formes nouvelles. Cette excavation singulière, la carrière antique de la Corderie, découverte au cœur de Marseille, n'est pas une simple cicatrice géologique mais le socle primordial de Massalia, la colonie grecque qui allait devenir la plus ancienne cité de France. Sa mise au jour, fortuite lors d'un projet immobilier moderne, a révélé une archive de pierre, un gisement de calcaire dit de Saint-Victor, dont la renommée remonte aux bâtisseurs phocéens du VIe siècle avant notre ère.Les profondeurs de ce site, fouillées avec une méthode rigoureuse, ont livré non seulement d'innombrables extractions de blocs massifs destinés aux ouvrages civils, religieux ou défensifs de la cité antique, mais également un véritable atelier de production de sarcophages. Ici, l'on perçoit distinctement les étapes de la chaîne opératoire : des ébauches grossières aux cuves presque achevées, dont une, abandonnée sur place en raison de défauts, révèle les impératifs de qualité et la précaution des artisans antiques. Les traces de calepinage, ces schémas préparatoires gravés dans la roche, témoignent d'une ingénierie de la taille de pierre déjà sophistiquée, utilisant pics, escoudes et leviers pour dompter le matériau local.L'extraction de ce calcaire dit de la Corderie, roche singulière née il y a 26 000 ans d'un paléochenal fluvial, fut une activité continue, de l'époque grecque à la période romaine, creusant le sol sur plus de six mètres de profondeur. Elle représente l'une des plus anciennes carrières du bassin méditerranéen et la plus significative de Gaule pour son ancienneté et la richesse de ses vestiges. Sa découverte comble une lacune majeure dans notre compréhension de l'urbanisme massaliote, en identifiant la source des matériaux mis en œuvre dans les grands édifices dont les vestiges parsèment déjà la ville.Pourtant, cette révélation archéologique majeure fut le théâtre d'une déplorable controverse. La découverte s'est heurtée aux intérêts de l'aménagement contemporain, incarnés par un projet de logements. Le groupe immobilier et la mairie de Marseille, bien qu'informés dès 2002 de la présence de vestiges significatifs par des sondages antérieurs, avaient semble-t-il occulté cette donnée. Malgré une mobilisation citoyenne et scientifique d'une ampleur notable, des pétitions aux interventions politiques, la volonté de préserver intégralement ce fragment essentiel de notre histoire ne fut que partiellement entendue. La décision ministérielle de ne classer qu'une fraction du site, 635 mètres carrés sur les 4 200 fouillés, fut suivie d'une destruction par engins mécaniques de la majeure partie des vestiges, dans une indifférence presque cynique aux cris d'alarme patrimoniaux.Cette affaire résonne avec d'autres épisodes marseillais où le béton a prévalu sur la pierre ancienne, rappelant la destruction regrettable d'une partie des quais antiques dans les années soixante. La Corderie est désormais une leçon amère sur la fragilité du passé face aux impératifs économiques du présent. Il ne subsiste aujourd'hui qu'une parcelle réduite, classée monument historique, témoignage contraint d'une carrière qui donna corps à Massalia, mais qui fut, en grande partie, sacrifiée au profit de constructions nouvelles, laissant aux observateurs la tâche de méditer sur ce compromis lourd de sens, et de pierre brisée. L'accès au public, promis, demeure contingenté, presque confidentiel, pour ce qui fut le berceau minéral de la cité phocéenne.