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Maison hollandaise

Maison hollandaise

28 quai des Chartrons, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

Sur le quai des Chartrons, aux numéros 28 et 29, l'œil avisé ne peut manquer de s'arrêter sur deux édifices d'une remarquable singularité. Ces demeures, communément désignées comme les maisons hollandaises, défient l'uniformité architecturale imposée à Bordeaux dès la fin du XVIIe siècle. Leur originalité principale réside dans la présence de pignons sur la façade donnant sur la Garonne, une audace, ou plutôt une persistance, qui contrevient explicitement à la rigoureuse ordonnance de 1667. Celle-ci exigeait des négociants l'édification de façades à mur gouttereau, afin d'harmoniser le front fluvial et, sans doute, de moderniser l'image urbaine en écartant les formes jugées archaïques. Ces maisons constituent donc un vestige, le dernier exemple connu de cette typologie sur les quais bordelais, une sorte de relique architecturale d'une époque révolue. Érigées vers 1680 sous l'impulsion d'Hilaire Renu, un bourgeois et marchand de la ville, ces constructions sont un témoignage de la prééminence des liens commerciaux flamands et hollandais qui structuraient alors l'économie girondine. Ironie du sort, l'appellation de "maisons hollandaises" perdure, bien que Renu lui-même ne fût point d'origine batave. Elle révèle plutôt la forte imprégnation stylistique et l'influence culturelle que ces puissances marchandes exerçaient sur l'architecture locale de l'époque, perçue comme un gage de prospérité. L'esthétique de ces pignons est d'une sophistication certaine. Ils se distinguent par des corniches et des rampants élégamment ourlés, encadrés d'ailerons à volutes, dont les courbes s'achèvent parfois sur des têtes de lions sculptées, conférant à l'ensemble une dignité rocailleuse. Chaque niveau de la façade est délimité avec précision par des bandeaux plats horizontaux, qui apportent une scansion régulière et un aplomb certain à la composition. Les ouvertures, quant à elles, sont des fenêtres à meneaux, dont le découpage vertical et horizontal des montants et traverses dessine une trame régulière, contribuant à une relation équilibrée entre le plein de la pierre calcaire locale et le vide des baies. Cette attention aux détails, cette matérialité robuste et cette modénature soignée sont caractéristiques d'une architecture qui, tout en s'inspirant de modèles étrangers, savait adapter les techniques et les matériaux locaux. Le statut de monument historique, obtenu en 1990 pour leurs façades et toitures, consacre leur valeur intrinsèque, non seulement comme spécimens d'une esthétique particulière mais aussi comme marqueurs d'une période de transition urbaine et législative. Elles racontent, à leur manière discrète, la tension entre les volontés d'uniformisation du pouvoir et les libertés constructives des individus, incarnant une dernière résistance à la rationalisation architecturale qui allait façonner le Bordeaux classique. Elles rappellent ainsi que même dans l'urbanisme le plus réglementé, des échappatoires stylistiques ont pu subsister, offrant à la ville des nuances de son propre passé.