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Église Saint-Rémi

Église Saint-Rémi

Rue Jouannet, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

L'Église Saint-Rémi à Bordeaux se présente aujourd'hui comme un témoignage stratifié, presque réticent, de son propre passé. Son inscription dans le tissu urbain dense du quartier Saint-Pierre, entourée d'immeubles du XIXe siècle, en rend l'appréhension globale singulièrement ardue, conférant à l'édifice une discrétion involontaire. Érigée originellement au XIe siècle, puis substantiellement remaniée aux XIVe et XVIe siècles dans le style gothique, elle illustre cette superposition stylistique caractéristique des constructions qui ont traversé les âges et les nécessités. La tradition d'une fondation sur un ancien temple à Jupiter, près d'un mur romain, ajoute une profondeur historique que l'œil perçoit rarement, cachée sous les strates successives. Son plan allongé, singulièrement structuré, déploie deux grandes nefs s'achevant sur des absides polygonales, flanquées de deux nefs basses plus étroites. Les dispositions des voûtes, notamment celles de la nef sud avec son appui asymétrique, révèlent des solutions structurelles adaptatives, peut-être dictées par des contraintes de terrain ou des évolutions de programme. Une salle voûtée servait de sacristie entre les chevets, surmontée d'une chambre accessible par un escalier logé dans un contrefort, démonstration d'une optimisation de l'espace. L'intérieur, altéré par de multiples planchers et cloisons de bois après sa désacralisation, a perdu son volume initial, ne laissant qu'une travée occidentale enclavée, où subsiste le clocher de son époque. Les 40 mètres de longueur sur 34 mètres de largeur, abritant des caveaux sous le bas-côté méridional et la sacristie, ainsi que de nombreux tombeaux, témoignent de son importance passée en tant que lieu de sépulture pour les familles bordelaises. Fermée au culte lors de la Révolution française et vendue comme bien national en 1792 pour la somme notable de 107 088 francs et 87 centimes, l'édifice a connu une série de reconversions profanes, passant de magasin à fourrage, des douanes, écurie, garage, jusqu'à servir de réserve lapidaire pour le musée d'Aquitaine. Ces transformations successives illustrent avec une certaine ironie la versatilité des constructions désacralisées, réduites à leur enveloppe bâtie. Le classement aux Monuments Historiques en 1923 n'a pas prévenu une lente dégradation due à l'humidité et aux faiblesses structurelles, malgré sa réhabilitation en 1998 pour devenir l'Espace Saint-Rémi, un lieu d'exposition. La découverte, en 1866, d'une mosaïque gallo-romaine et de fragments de fresques confère une richesse archéologique inattendue, une mémoire du sol qui dépasse de loin la chronologie chrétienne du lieu. Il est notable qu'une nouvelle église Saint-Rémi de la Vigne fut édifiée en 1866 dans le quartier de Bacalan, adoptant un plan basilical sobre et dépouillé, pour répondre aux besoins d'une population croissante, marquant ainsi la relégation définitive de l'ancienne église à un rôle profane. Ce double destin de l'Église Saint-Rémi, entre vestige historique et lieu d'exposition contemporain, souligne la capacité des constructions à s'adapter, non sans un certain sacrifice de leur intention première, aux exigences changeantes des sociétés.