16,avenue de Madrid, Neuilly-sur-Seine
L'édification d'une « folie » au XVIIIe siècle relevait moins de la fantaisie architecturale que d'une stratégie sociale finement orchestrée, un moyen pour les financiers fraîchement enrichis d'affirmer leur statut face à une noblesse d'épée plus ancienne. La Folie Saint-James, commandée par le baron Claude Baudard de Vaudésir en 1777, en est un exemple édifiant. Désireux de rivaliser avec le comte d'Artois, son contrôleur général de la Marine fit appel à François-Joseph Bélanger, figure tutélaire du paysage d'alors, avec une consigne qui traverse les siècles : « Faites ce que vous voulez pourvu que ce soit cher. » Une injonction d'une crudité déroutante, qui caractérise l'esprit d'une époque où l'ostentation était la mesure de la réussite. Le corps de logis principal, de facture néoclassique, fut adjoint d'un pavillon aux lignes palladiennes, utilisant brique et pierre, matériaux qui, sous un crépi rose postérieur, laissaient transparaître une certaine rigueur. Ses façades, scandées de croisées aux chambranles élaborés, de corps de refend et de corniches, affichent une dignité toute classique, ponctuée par des porches à colonnes ioniques. L'intérieur, où subsistent boiseries, cheminées de marbre et parquets d'origine, conserve quelques témoignages des fastes passés, notamment le plafond stuqué de Nicolas Lhuillier dans le grand salon, où caducée, lyre et flambeau ailé composent une allégorie du bon goût de l'époque, ou du moins de ses aspirations. Mais le véritable théâtre de cette folie fut son parc de douze hectares, conçu par Bélanger et Jean-Baptiste Chaussard dans le style anglo-chinois, alors en vogue. Ce n'était pas un simple jardin, mais une succession de scènes pittoresques, de perspectives savamment composées, de rivières sinueuses alimentées par une « pompe à feu », constellées de fabriques. Au cœur de cette débauche paysagère trônait le Grand Rocher, une masse impressionnante de grès de Fontainebleau de quarante-trois mètres de long sur douze de haut. Il dissimulait en son sein des bains d'inspiration romaine, avec coupole à caissons et stucs jaunes, évoquant une grotte luxuriante où l'eau jaillissait de toutes parts. On raconte que le Roi Louis XVI, voyant passer le convoi des pierres, aurait surnommé Sainte-James « l'homme au rocher » – une forme d'admiration teinté de stupéfaction devant tant de prodigalité. Élisabeth Vigée Le Brun, lors des fêtes qu'y donnait Sainte-James, traversait ces voûtes, confessant son malaise face à leur apparente instabilité, soulignant la dimension spectaculaire et parfois illusoire de ces créations. Le Pavillon de Musique, ou Cabinet d'histoire naturelle, érigé vers 1784 par Chaussard pour abriter les collections minéralogiques du baron, est un autre vestige remarquable. Sa coupole ornée de stucs peints de Lhuillier, éclairée zénithalement par une verrière conique, témoignait d'une érudition et d'un goût pour les sciences naturelles alors valorisées, avant de devenir chapelle puis d'être enclavé entre des immeubles, réduisant son dialogue avec le paysage originel. La chute de Baudard de Vaudésir en 1787, prélude à la Révolution, marqua le début d'une longue déchéance. La faillite, les dégradations révolutionnaires, le morcellement progressif du domaine, sa transformation en maison de santé (où séjourna brièvement Toulouse-Lautrec), puis en lycée, sont autant de strates qui altèrent et enrichissent son histoire. Les interventions Art déco des années 1920, avec le Temple de l'Amour et un bassin mauresque, ajoutent une note de modernité singulière, tout en effaçant d'autres éléments originels. Le site, désormais parc départemental, fait l'objet de restaurations visant à restituer une part de son splendeur passée, tentant de concilier une histoire tumultueuse avec sa nouvelle vocation publique. La Folie Saint-James demeure ainsi un document précieux des ambitions, des outrances et des évolutions d'un certain art de vivre à la française.