24 place Vendôme, Paris 1er
L'hôtel Boffrand, ou plus prosaïquement Hôtel Chaban, au numéro vingt-quatre de la Place Vendôme, se présente non pas comme un chef-d'œuvre criard, mais comme une contribution exemplaire à l'ordonnancement d'un des espaces urbains les plus codifiés de Paris. Il est singulier qu'un architecte de la stature de Germain Boffrand, élève de Jules Hardouin-Mansart et théoricien de surcroît – comme en témoigne son essentiel « Livre d'architecture » – ait choisi d'y édifier sa propre demeure entre mille sept cent treize et mille sept cent quinze. Cette initiative n'était sans doute pas dénuée d'une certaine ambition affichée, une carte de visite en pierre de taille sur une place alors en pleine ascension mondaine. Or, l'architecte s'en sépare avec une célérité qui confine à la spéculation, le revendant à peine achevé à Thomas Quesnet, commis aux finances, un destin commun à maints hôtels particuliers de la capitale. La façade, d'une élégance conforme au canon mansartien imposé par la Place Vendôme, avec son jeu subtil de pleins et de vides, ses travées régulières et son appareillage en pierre de taille, ne trahit guère les audaces que Boffrand s'autorisera ailleurs, notamment à l'hôtel de Soubise. Ici, la rigueur est de mise, le faste s'exprime dans la sobriété des lignes et la qualité des matériaux, non dans une profusion ornementale. L'intérieur, dont les aménagements d'origine ont probablement cédé la place à des transformations successives, devait, selon l'usage, offrir un contraste entre la retenue de la place et une richesse plus intime. Le fil des propriétaires — Rioult de Curzay, Mouchard de Chaban, Michau de Montblin — dépeint l'évolution de la grande bourgeoisie financière et de la noblesse d'Ancien Régime et post-révolutionnaire. Une anecdote notable survient au XIXe siècle lorsque l'hôtel, converti en pension de famille par les Boyve, accueille en mille huit cent vingt-quatre l'alpiniste britannique Anne Lister, offrant un aperçu inattendu d'une certaine démocratisation des lieux avant leur retour à une vocation plus exclusive. Au XXe siècle, le bâtiment, dont la façade est sagement inscrite aux Monuments Historiques depuis mille neuf cent vingt-sept, s'est transformé en un écrin pour le luxe parisien, hébergeant successivement Cardeilhac, Lalique, des maisons de couture comme George Dœuillet, Agnès-Drecoll, et aujourd'hui Van Cleef and Arpels. Ce parcours, des fastes d'une résidence d'architecte à la vitrine du joaillier, reflète l'inéluctable glissement de la Place Vendôme, d'un lieu d'habitation aristocratique à un sanctuaire du commerce de haute gamme. Boffrand, sans doute, aurait apprécié cette persistance de l'élégance sous d'autres formes.