78 rue de Lille, Paris 7e
L'hôtel de Beauharnais, sis rue de Lille, débute son existence comme une émanation du talent de Germain Boffrand, architecte dont la patte, vers 1710, conférait aux demeures une élégance mesurée, prélude aux raffinements de la Régence. Conçu initialement pour son usage personnel, cet hôtel particulier incarnait une certaine discrétion, ouvrant son jardin vers la Seine et sa façade, plus urbaine, sur la rue de Bourbon. Une élégance de bon aloi, somme toute, qui ne fut guère de longue durée sous sa propriété. Vendu puis revendu, l'édifice attendit le début du XIXe siècle pour connaître sa véritable métamorphose. C'est sous l'impulsion d'Eugène de Beauharnais, beau-fils de l'Empereur, que l'hôtel fut repensé, ou plutôt entièrement réorchestré, pour s'inscrire dans la grandiloquence du style Empire. Un ajout singulier et sans conteste spectaculaire marque cette époque : le porche de style égyptien. Il ne s'agissait pas là d'une simple fantaisie décorative, mais d'une affirmation manifeste, presque didactique, des conquêtes et des références impériales, un néo-classicisme teinté d'exotisme où l'Égypte n'était pas un décor de scène mais une légitimation. Cette transformation, confiée notamment à Laurent-Edmé Bataille, fut d'une telle ampleur financière que Napoléon lui-même, peu coutumier de la parcimonie, s'en émut. « Vous avez jeté des sommes immenses à la rivière », aurait-il asséné à son beau-fils, fustigeant des dépenses avoisinant le million de francs-or pour un hôtel qui en valait à peine deux cent mille à l'achat, soulignant la propension de l'époque à l'ostentation coûteuse. L'hôtel, après ce paroxysme impérial, bascula dans une autre destinée. En 1818, il devint la propriété du roi de Prusse, puis le siège de la légation, et enfin l'ambassade d'Allemagne, une fonction diplomatique qu'il conserve pour sa part résidentielle aujourd'hui encore. De l'hôtel privé, il se mua en un théâtre des relations internationales. Otto von Bismarck, alors ambassadeur, n'en offrit pas moins une description des plus acrimonieuses en 1862, le trouvant « froid et humide, sentant le renfermé et le cloaque », une formule mémorable qui trahit davantage une humeur qu'un jugement architectural objectif, peut-être, mais qui ancre le lieu dans la réalité pragmatique de ses occupants. L'édifice fut aussi le témoin involontaire de pages sombres et capitales de l'histoire, notamment l'affaire Dreyfus, qui y trouva son point de départ avec la découverte du fameux bordereau en 1894, ou l'assassinat d'Ernst vom Rath en 1938, prélude à la Nuit de Cristal. Confisqué après la Seconde Guerre mondiale, il fut rendu à la République fédérale d'Allemagne en 1962, dans un geste fort de réconciliation franco-allemande, et classé Monument Historique dès 1951. Depuis, il a bénéficié d'une scrupuleuse restauration de ses décors Empire, notamment le Salon des Quatre Saisons et la chambre d'Hortense de Beauharnais. L'Hôtel Beauharnais demeure ainsi un palimpseste architectural, où la sobre élégance de Boffrand est recouverte, sans jamais être effacée, par la puissance revendiquée du Premier Empire et les couches successives d'une histoire diplomatique tourmentée et riche, un édifice qui continue de se raconter à travers ses murs.