1 rue Du Guesclin Allée Duguay-Trouin (façade) Rue Kervégan (façade), Nantes
L'Hôtel de Luynes, édifié sur l'île Feydeau à Nantes, n'est pas une apparition spontanée, mais l'aboutissement tardif d'un vaste projet urbain, le lotissement de cette île en 1733. Commandé entre 1770 et 1775 par Augustin de Luynes, un riche armateur et négociant anobli dont la fortune était bâtie sur des activités commerciales incluant la traite négrière, cet hôtel particulier témoigne des ambitions sociales et économiques de son commanditaire. Son architecture s'inspire certes de l'Hôtel Grou voisin, mais s'en distingue par une organisation intérieure singularisée, notamment une desserte des étages par un escalier unique sur voûte, signe manifeste de son statut d'hôtel particulier destiné à une seule famille. La façade nord, donnant sur l'allée Duguay-Trouin, présente une superposition de balcons sur trompes, suivant l'esthétique pyramidale alors courante sur l'île. Cependant, l'influence du style néo-classique initié par Jean-Baptiste Ceineray, l'architecte municipal qui a marqué l'urbanisme nantais de 1760 à 1780, est perceptible dans la composition. On y observe une mise en retrait calculée de la façade centrale encadrée par des jambes latérales, et un jeu d'éléments constitutifs et décoratifs des ouvertures également en léger recul, conférant une certaine gravité à l'ensemble. L'édifice a connu une histoire mouvementée. Vendu en 1787 à Pierre-Athanase-Augustin Jogues de Guédreville, il fut ensuite la propriété de son gendre, François-Marie-Bonaventure du Fou, futur maire de Nantes. Ce dernier aurait, vers 1808, fait aménager le second étage dans un faste de style Empire, dans l'espoir, finalement déçu, d'y accueillir l'Empereur Napoléon Ier. Une ambition décorative notable pour l'époque, dont le rare décor subsistant à Nantes évoque la splendeur perdue de la chambre de commerce, elle aussi ornée par du Fou. Le bâtiment, inscrit aux monuments historiques en 1943, fut gravement endommagé durant la Seconde Guerre mondiale. Malgré un arrêté de démolition prononcé en 1968, les façades furent refaites au début des années 1970 d'après le dessin d'origine. Cette reconstruction employa toutefois la pierre des Charentes, réputée plus résistante, en lieu et place du tuffeau initial, une substitution matérielle qui altère la vérité première de la pierre, même si l'intention était de consolider l'édifice pour le futur. L'Hôtel de Luynes demeure ainsi un témoin résilient des fortunes nantaises et des mutations urbaines, un monument à la fois authentique dans son plan et composite dans sa substance.