1ter, boulevard Anatole-France, Boulogne-Billancourt
Ériger, au milieu du XIXe siècle, une demeure dans le style Louis XIV, fût-ce pour un banquier d’envergure comme James de Rothschild, relève d’une certaine ostentation, voire d’un anachronisme maîtrisé. Loin d’innover, l’architecte Joseph-Armand Berthelin, entre 1855 et 1861, s’inspira ouvertement du château de Clagny, offrant un pastiche académique qui s’étendait sur cent vingt mètres de façade en pierre claire. Le corps de logis rectangulaire, flanqué de pavillons en légère saillie, était coiffé d’une toiture mansardée, d’ardoise et de zinc, hérissée de six cheminées imposantes et percée d’oculi et d’œils-de-bœuf, détails empruntés à la grammaire classique, mais déployés ici avec une démesure toute bourgeoise. L’intérieur, confié à Eugène Lami pour sa décoration, s’articulait autour d’une galerie monumentale, distribuant salons, bibliothèques et même un salon « Boucher », sans doute pour flatter un goût qui se voulait cultivé mais restait foncièrement attaché aux fastes passés. Les balcons, agrémentés de colonnes en marbre rouge du Languedoc aux chapiteaux de marbre blanc, rappelaient avec une fidélité un peu servile la cour de marbre de Versailles. Côté jardin, une verrière d’une ambition certaine, ornée de mosaïques, dont il ne subsiste aujourd’hui qu’une armature métallique rouillée, témoignait déjà de la fragilité des ornements face à l’épreuve du temps. Le parc, une vaste étendue de trente hectares, conçu en partie par Joseph Paxton dans le style paysager anglais et remanié par Loyre, contrastait avec les jardins « à la française » d’Eugène Lami. Ces derniers, avec leurs broderies de buis, leurs parterres fleuris de quarante mille géraniums et leur grand bassin rond central, relevaient d’une discipline horticole exigeante, attestant des soixante jardiniers mobilisés pour leur entretien. La magnificence du domaine était telle qu'il devint, après 1879, une référence pour les horticulteurs. Mais l’exotisme vint par une touche plus singulière : la création d’un jardin japonais par Edmond de Rothschild, après l’Exposition Universelle de 1900. Un certain Hatta, venu de Tokyo, y aménagea pagode, kiosque et collection de conifères nains, offrant un cadre de recueillement apprécié par des personnalités comme Clemenceau, qui, en 1925, y trouvait un « jardin japonais comme il n'y en a pas peut-être au Japon ». L’histoire de cette propriété est celle d’une ascension fulgurante suivie d’une déchéance spectaculaire. James de Rothschild, en agrandissant considérablement le domaine, n’hésita pas à entraver l’expansion urbaine de Boulogne, annexant même la route de l’Espérance. Ce lieu de convergence pour la haute société connut son apogée avant de subir les affres de la Seconde Guerre mondiale. Occupé par l’état-major de la Kriegsmarine, puis transformé en centre de transit par les Américains, il fut délesté de ses œuvres, de son mobilier, et vit son parc littéralement dépecé pour le bois de chauffage, tandis que les lourds véhicules militaires le transformaient en vaste friche. Le retour des Rothschild, déchus de leur nationalité française en 1940, fut celui d’une amère découverte : un château saccagé et abandonné. S’ensuivit une lente amputation du domaine. L’hôpital Ambroise-Paré s’implanta sur une partie du parc, puis l’autoroute A13 vint le défigurer davantage, séparant le château de Buchillot. Marguerite Duras, dans les années 1970, y trouva un décor pour « India Song » et « Son nom de Venise dans Calcutta désert », montrant un édifice déjà délabré, vidé de son âme, pierres manquantes, peintures écaillées, témoignage visuel d'une lente agonie. Malgré son classement aux monuments historiques en 1997, le château Rothschild fut livré aux incendies de 1994 et 2003, aux vandales et à la mérule. Les projets de reconversion en hôtel de luxe ou maison de retraite, émanant de consortiums aux noms sonores, avortèrent systématiquement, butant sur l'ampleur pharaonique de la restauration. La mairie de Boulogne, après une tentative d'expropriation pour « abandon manifeste », vit ses efforts contrecarrés par un engagement, non suivi d'effets, du propriétaire saoudien. Ce n’est qu’en 2016, avec l’acquisition par le groupe Novaxia, que l’espoir d’une réhabilitation se profile, sans toutefois la compenser par de nouvelles constructions, un compromis salutaire. De cette ambition néo-monarchique, il ne reste pour l'heure qu'une majestueuse ruine, illustrant avec une éloquence certaine la fragilité des fortunes et l'implacable œuvre du temps sur l'orgueil de la pierre.