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Centre hospitalier spécialisé Charles-Perrens

Centre hospitalier spécialisé Charles-Perrens

121 rue de la Béchade, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

L'histoire du Centre hospitalier Charles-Perrens de Bordeaux est celle d'une superposition complexe, un miroir fidèle des évolutions sociétales face à l'altérité. Ses origines remontent à 1551, avec l'Enclos-Guiraud, une modeste fondation accueillant les aliénés, dotée de maisonnettes et de cages rudimentaires. Cet enclos, rapidement annexé par la jurade bordelaise, devint un réceptacle hétéroclite pour pestiférés, lépreux, puis mendiants et prostituées, illustrant une époque où l'exclusion sanitaire se confondait avec la relégation sociale. Les réaménagements se succèdent, mais le XIXe siècle voit l'établissement, devenu l'Asile Saint-Jean, connaître une structuration plus rigoureuse. L'intégration d'un pensionnat pour les patients fortunés dès 1808 révèle une stratification sociale persistante. La loi de 1838, plaçant les asiles sous tutelle de l'État, et la suppression de la mixité, le transformant en asile pour femmes, attestent d'une rationalisation mais aussi d'une spécialisation. Le transfert au Château-Picon, suite à un long litige avec la municipalité, marque un tournant architectural majeur. De 1886 à 1890, l'architecte Jean-Jacques Valleton, avec le Dr Taguet, conçoit un ensemble répondant aux préceptes de l'aliénisme. Après une étude des architectures asilaires européennes, Valleton propose un plan en triple corps, avec un noyau administratif et religieux central, flanqué de pavillons disposés en double-peigne autour d'une galerie. L'hygiène y est une préoccupation première, intégrant buanderie séparée et sanitaires individuels, exploitant même le ruisseau du Peugue. L'esthétique architecturale, bien que fonctionnelle, se pare d'une inspiration néo-gothique, dans la lignée de Viollet-le-Duc et Paul Abadie. On y discerne des arcs brisés, des contreforts discrets et des voûtes, notamment dans les cuisines inspirées de Fontevraud ou la tour du château d'eau évoquant une forteresse médiévale. Paradoxalement, cette monumentalité s'accompagne d'une austérité décorative, la pensée aliéniste de l'époque suggérant que l'absence d'ornements préserverait les esprits fragiles de toute fantaisie. L'usage de matériaux industriels, comme la fonte pour certaines colonnes, témoigne cependant d'une modernité constructive. Inauguré dans la hâte et sous-dimensionné, il dut être étendu. Le changement de nom en Centre hospitalier Charles-Perrens en 1974, en hommage à un médecin-chef, acte une rupture symbolique avec l'appellation d'asile, orientant l'institution vers une psychiatrie moderne et intégrée. On retiendra, parmi les destins croisés en ces lieux, celui de Pauline Herzl, fille de Theodor Herzl, qui y trouva son terme en 1930. Inscrit aux Monuments Historiques depuis 1997, l'édifice demeure un témoignage complexe et poignant de l'histoire de la prise en charge des maladies mentales, où l'architecture a tenté d'incarner une science naissante, entre rigueur et humanité.