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Ancien Hôtel de ville de Bordeaux

Ancien Hôtel de ville de Bordeaux

Rue Saint-James, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

La Grosse Cloche de Bordeaux, plus qu'une simple porte ou un beffroi, se dresse comme un artefact stratifié, témoignage éloquent des pérégrinations architecturales et civiques d'une ville. Ce n'est point un ouvrage d'une seule main, d'une seule époque, mais plutôt une composition évolutive, greffée sur les fondations d'une porte Saint-Éloi du treizième siècle. Sa première vocation, défensive, fut rapidement supplantée par une fonction emblématique. Les deux tours circulaires actuelles, culminant à quarante mètres, sont les héritières de dispositifs plus anciens, remaniés sans cesse. On discerne l'intention médiévale dans leur robustesse, qui devait jadis flanquer un rempart, avant que les aménagements du quinzième au dix-septième siècle ne lui confèrent l'aspect de beffroi communal que nous connaissons. L'incendie de mille sept cent cinquante-cinq, si souvent destructeur, y laissa sa marque, dictant l'adoption de toitures en poivrière, d'une élégance certes fonctionnelle, mais peut-être un peu moins austère que l'originale. La grille en fer forgé du dix-huitième siècle, finement ouvragée avec les armoiries de la cité, est une adjonction tardive qui parachève l'ornementation d'une structure fondamentalement utilitaire. Des gargouilles du quinzième siècle, toujours présentes, rappellent l'héritage d'une statuaire plus fantaisiste, contrastant avec la gravité des inscriptions en marbre noir de mille cinq cent quatre-vingt-douze. Mais le cœur battant de cet édifice n'est autre que la cloche elle-même. Fondue en mille sept cent soixante-quinze par Turmeau, cette masse de près de huit tonnes, haute et large de deux mètres, est bien plus qu'un instrument de mesure du temps. C'est la voix même de la cité. Son répertoire, gravé sur son bronze, est un condensé des préoccupations urbaines : 'J'appelle aux armes, J'annonce les jours, Je donne les heures, Je chasse l'orage, Je sonne les fêtes, Je crie à l'incendie'. Elle rythmait les vendanges, signalait les périls. Son absence, jadis, fut le châtiment suprême infligé par Henri II aux Bordelais récalcitrants après la révolte des Pitauds de mille cinq cent quarante-huit. Sa restitution en mille cinq cent soixante-et-un fut un événement. Cette anecdote, loin d'être anecdotique, souligne à quel point cet objet fut et demeure le symbole tangible de l'autonomie et de l'identité bordelaise, un emblème dont la possession était synonyme de libertés municipales. Aujourd'hui, si sa masse et le respect des structures imposent une sonnerie parcimonieuse, limitée aux grandes commémorations et aux premiers dimanches du mois, la Grosse Cloche n'en demeure pas moins une figure tutélaire, observant la ville depuis sa position stratégique. L'horloge, œuvre de Paul Larroque en mille sept cent cinquante-neuf, et son cadran à équation solaire, ajoutent une touche de rationalisme des Lumières à cette tour médiévale. Quant au léopard anglais de la girouette, il est un rappel discret, mais persistent, de l'ancienne Guyenne, une filiation historique que Bordeaux, parfois, préfère laisser dans l'ombre.