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Aubette

Aubette

Place Kléber, Strasbourg

L'Envolée de l'Architecte

L'Aubette, sur la place Kléber à Strasbourg, offre d'abord l'image d'une bienséance classique, sa façade du dix-huitième siècle, austère et militaire, étant le vestige presque unique d'un projet d'urbanisme bien plus vaste conçu par Jacques-François Blondel. Cet édifice, initialement une caserne, puis un corps de garde, témoigne des ambitions inabouties de l'époque prérévolutionnaire. Cependant, au-delà de cette enveloppe solennelle, se cache une histoire de transformations successives, dont la plus remarquable, et la plus controversée, fut orchestrée au début du vingtième siècle. Après les destructions de 1870, l'architecte Jean Geoffroy Conrath, en reconstruisant l'intérieur et en dotant le bâtiment d'un comble brisé inattendu, altéra l'esprit originel, ajoutant des médaillons de musiciens qui signalaient une nouvelle vocation culturelle et bourgeoise. Mais la véritable rupture survint entre 1926 et 1928. Les frères Horn, concessionnaires audacieux, confièrent à un trio d'artistes d'avant-garde – Jean Arp, Sophie Taeuber-Arp et, surtout, Theo van Doesburg, théoricien du mouvement De Stijl – la tâche de concevoir un complexe de loisirs moderne. Loin d'une simple décoration, il s'agissait d'une œuvre d'art totale, une expérience spatiale radicale fondée sur le néo-plasticisme. Van Doesburg, avec une rigueur implacable, fragmenta et recomposa les volumes intérieurs en une composition dynamique de plans colorés, éliminant toute figuration. Le ciné-bal et la salle des fêtes en sont les exemples les plus frappants, tandis que Sophie Taeuber-Arp introduisait une géométrie plus nuancée dans le foyer-bal et le Five O'Clock, et Jean Arp des formes biomorphiques plus organiques pour le bar américain. Chaque élément, du mobilier fonctionnel en tubes d'acier aux luminaires, participait de cette unité plastique, abolissant la distinction entre art et architecture. L'ameublement, conçu en série, privilégiait la fonctionnalité et la machine, rejetant l'ornement. Si les commentateurs enthousiastes louèrent une chapelle Sixtine de l'art moderne, le public strasbourgeois de l'époque se montra, lui, plus réservé, voire hostile à cette esthétique épurée. Les décors furent masqués dès 1938, tombant dans un oubli relatif avant une redécouverte tardive dans les années 1970 et des campagnes de restauration qui s'étalèrent sur plusieurs décennies. L'Aubette 1928, désormais un espace muséal, illustre parfaitement comment une architecture classique peut dissimuler une révolution esthétique, une leçon de modernité qui, un temps rejetée, est aujourd'hui célébrée pour son audace et son inventivité.