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Église Saint-Saturnin

Église Saint-Saturnin

128 grande-rue Charles-de-Gaulle, Nogent-sur-Marne

L'Envolée de l'Architecte

L'église Saint-Saturnin, à Nogent-sur-Marne, se présente comme un singulier palimpseste architectural, dont la pierre narre une histoire plus complexe que sa modeste apparence ne le suggère. Son clocher, robuste silhouette romane du XIe ou début XIIe siècle, et d'ailleurs classé dès 1862, ancre l'édifice dans une lointaine antiquité, un vestige d'une première intention architecturale. Pourtant, le reste de l'église, édifié dans la seconde moitié du XIIe siècle, puis étendu, arbore une nef de quatre travées dont la structure, articulée de piliers et colonnettes supportant arcs-boutants et croisées d'ogives, trahit une nette évolution vers le vocabulaire gothique, une relecture constante des volumes et des portées qui altère l'homogénéité originelle. Les indices visibles de ces agrandissements, loin d'être des erreurs, sont autant de marques d'une adaptation pragmatique aux besoins successifs de la communauté. Au fil des siècles, Saint-Saturnin a connu les assauts du temps et les caprices du goût. L'anecdote rapportée par Arsène Houssaye, dépeignant les Nogentais du Moyen Âge, après la communion pascale, s'adonnant à la dégustation du vin local en l'église, jusqu'à l'ébriété, avant de processionner vers Saint-Maur, offre une perspective savoureuse et peu orthodoxe sur les rituels ecclésiastiques, révélant une imbrication du sacré et du profane propre à l'époque. Plus tard, le XVIIIe siècle apporta son lot de sophistication, avec l'autel rocaille offert par le financier Pâris Duverney, orné d'angelots et de son blason – un exemple typique de l'intégration d'un style mondain au sein d'un espace de dévotion. La Révolution française, comme pour tant d'édifices, fut une période de déprédations, suivie de restaurations inévitables. Mais c'est au tournant des XIXe et XXe siècles que l'église révèle sa nature d'assemblage. En 1865, un cénotaphe est érigé sur le parvis en l'honneur d'Antoine Watteau, à l'emplacement présumé de sa fosse commune profanée. Un geste posthume, une tentative de réhabilitation mémorielle pour un artiste dont le génie n'avait pas assuré une sépulture plus digne. Puis, en 1914, le plus frappant des ajouts: un portail latéral de style gothique flamboyant, démonté d'un couvent parisien de la rue de Varenne, et transplanté ici par la générosité des Mesdames Smith Champion. Cette greffe, curieuse et anachronique, soulève des questions sur la notion d'authenticité et la valeur du réemploi, la rumeur l'attribuant même à l'ancienne église Saint-Sulpice de Paris, une provenance qui, si elle était avérée, en ferait un témoin itinérant de l'histoire parisienne. L'intérieur recèle dalles funéraires médiévales et plus récentes, autant de strates mémorielles des notables locaux, et une copie du XVIIIe siècle de la Madone aux Rochers de Vinci, attestant de l'aspiration à l'art des grands maîtres, même par procuration. L'Église Saint-Saturnin n'est donc pas un monument figé, mais un organisme vivant, constamment remanié, témoin des évolutions sociales, économiques et artistiques, un objet d'étude plus qu'un simple lieu de culte, où chaque pierre, chaque ajout, chaque perte, contribue à une narration dense et parfois contradictoire de l'histoire locale et nationale.