Cimetière du Père-Lachaise, Paris 20e
C'est une curieuse alchimie que celle qui transforme la douleur intime en un monument public d'une telle envergure, comme en témoigne l'œuvre de Paul-Albert Bartholomé. Ce peintre, ébranlé par la disparition de son épouse, se mue en sculpteur pour concevoir ce monument aux morts, inauguré en 1899. Douze années furent nécessaires à l'élaboration de ce qui allait devenir une pièce maîtresse de l'esthétique funéraire de son temps, érigée au cœur du cimetière du Père-Lachaise. Son emplacement, aujourd'hui évident, ne fut pas acquis sans discussion. Un temps, l'idée de le placer sur la voie publique, derrière l'ancien palais du Trocadéro, fut envisagée. Une proposition singulière, révélant un pragmatisme tout parisien, soucieux de l'esthétique urbaine bien au-delà du simple recueillement. Heureusement, le monument trouva finalement sa place dans l'axe principal du cimetière, adossé à la colline, ce qui permit d'y adjoindre, des décennies plus tard, un ossuaire discret, intégrant ainsi la dimension collective du repos éternel. Massif, taillé dans la pierre d'Euville, l'édifice mesure huit mètres de haut sur quatorze de large. Bartholomé, fin stratège spatial, rajouta deux ailes au modèle originel en plâtre de 1895, adaptant ainsi son œuvre au site. Le monument déploie une véritable chorégraphie du deuil. À gauche, une ligne ascendante de figures accablées, allant de la mère éplorée à l'homme frissonnant d'angoisse. À droite, une ligne descendante, où chaque silhouette – la femme prosternée, la vierge contemplative, l'enfant secoué d'horreur – exprime une facette de l'adieu. Au centre, une porte sombre, le seuil du néant, devant laquelle un couple, enfin confiant, s'enfonce dans l'ombre, guidé par l'amour. Sous ce tableau saisissant, un soubassement massif abrite une large baie. À l'intérieur, un couple repose côte à côte, mains unies, tandis qu'un enfant les traverse. Au-dessus d'eux, une figure radieuse aux bras étendus irradie une lumière, promesse d'une forme d'au-delà, ou du moins d'apaisement. Ce monument, qui fut acquis pour 150 000 francs par l'État et la Ville de Paris, est d'une rareté notable. Il est classé par l'historien Rémi Dalisson parmi les rares monuments pacifistes honorant les combattants des deux camps de la guerre de 1870. Cette vocation universelle et non partisane lui confère une modernité qui ne fut pas toujours comprise. Si la presse de l'époque salua unanimement une « œuvre magnifique » et un « des plus purs joyaux de notre sculpture moderne », une certaine pudeur ecclésiastique y vit néanmoins une « poésie désespérante », un « entassement de choses païennes », s'offusquant sans doute de l'absence de toute transcendance ouvertement religieuse. Peu importe, l'affluence du lendemain de son inauguration, avec 60 000 Parisiens venus le découvrir le jour de la Toussaint, témoigne de son impact immédiat. Aujourd'hui, il demeure un lieu de mémoire capital, supplantant même, nous dit-on, certains emblèmes plus martiaux. Son influence perdura, comme en attestent les nombreuses copies et fragments disséminés dans les musées, preuve d'une notoriété qui dépassa les frontières du cimetière.