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Grand Théâtre

Grand Théâtre

34 rue de la Scellerie, Tours

L'Envolée de l'Architecte

Le Grand Théâtre de Tours, sis rue de la Scellerie, est un édifice dont l'histoire révèle une certaine persévérance urbaine face aux aléas du temps. Érigé sur les fondations d'une ancienne église des Cordeliers, convertie dès la fin du XVIIIe siècle en salle de spectacle par un particulier, ce lieu témoigne d'une mutation fonctionnelle, d'une réappropriation prosaïque du sacré. La première incarnation municipale, achevée en 1872 sous la direction de Léon Rohard, et ornée des sculptures de Frédéric-Charles Combarieu, ne connut qu'une existence éphémère. Douze ans plus tard, un incendie dévastateur réduisit l'intérieur en cendres, ne laissant subsister que la façade et les murs porteurs, témoignage de la robustesse des enveloppes bâties de l'époque. Cette catastrophe offrit, ou imposa, l'opportunité d'une reconstruction. C'est Jean-Marie Hardion qui fut initialement désigné pour cette tâche, avant d'être remplacé par Stanislas Loison, une valse d'architectes qui n'est pas sans rappeler les contingences des grands chantiers publics. L'inauguration de ce second théâtre, en 1889, révèle une influence stylistique dominante : celle de Charles Garnier et de son Opéra de Paris, chef-d'œuvre de la Troisième République inauguré quatorze ans auparavant. Le Grand Théâtre de Tours s'inscrit ainsi dans ce courant néo-baroque, où la grandiloquence des volumes et l'exubérance décorative visaient à affirmer une certaine autorité culturelle et un faste républicain. Le concept du théâtre à l'italienne, adopté ici avec ses 950 places, structure l'ensemble. Il privilégie une salle en fer à cheval, où la hiérarchie sociale se lit dans la disposition des loges et des corbeilles, tandis que le parterre offre une vision plus démocratique, quoique moins confortable. L'intérieur, où Georges Clairin fut chargé de la décoration, devait sans doute déployer un répertoire ornemental riche, mêlant stucs dorés, fresques et velours. Le vestibule, le grand escalier et le foyer public, ces espaces classés monuments historiques, ne sont pas de simples lieux de passage. Ils constituent la scène sociale du théâtre, des antichambres où se déploient les élégances et se nouent les conversations, tout aussi importantes que le spectacle lui-même dans la vision de Garnier. Le grand escalier, en particulier, est un élément emblématique de cette esthétique, conçu pour la montée et la descente théâtralisées des spectateurs, une procession mondaine avant même le lever de rideau. L'inscription progressive au titre des Monuments Historiques, culminant avec un classement total en 2023, souligne une reconnaissance tardive mais complète de l'importance de cet édifice. Au-delà de sa fonction première, il représente un jalon significatif dans l'architecture théâtrale provinciale française de la fin du XIXe siècle, une fidélité, parfois empressée, aux canons parisiens, mais non dénuée d'une certaine dignité propre. Il incarne cette volonté des villes moyennes de s'aligner sur les capitales culturelles, adoptant les formes et les symboles d'une modernité architecturale alors en vogue.