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Hôtel de Senneville

Hôtel de Senneville

28, 30, 32 rue Damiette, Rouen

L'Envolée de l'Architecte

Au cœur du tissu rouennais, aux numéros 28, 30, 32 de la rue Damiette, se dresse l'hôtel de Senneville. Il s'inscrit dans cette typologie si particulière de la résidence urbaine du Grand Siècle, l'hôtel particulier, conçu comme un îlot de prestige et d'intimité au sein de l'effervescence citadine. Sa date de construction exacte se devine par des indices historiques, dont le plus notable est le décès d'Edward Hyde, comte de Clarendon, qui y trouva refuge et la mort en 1674. Ce fait ancre l'édifice dans la seconde moitié du XVIIe siècle, période où le classicisme français commençait à imposer ses canons de régularité et de symétrie. L'édifice, protégé au titre des monuments historiques pour ses façades et toitures depuis 1958, présente les caractéristiques usuelles de l'architecture rouennaise de l'époque. On y observe l'emploi de la brique, matériau économique et chaleureux, souvent associé à la pierre de taille pour les encadrements de baies, les chaînes d'angle, les bandeaux horizontaux et les clefs de voûte simulées. Cette alliance chromatique offre un contraste subtil et une certaine noblesse à l'ensemble, sans verser dans l'ostentation. Les façades sont ordonnancées, les ouvertures distribuées avec une rigueur qui signe l'influence de l'esthétique classique, privilégiant la ligne droite et la répétition. Les fenêtres, souvent hautes, s'alignent avec précision, contribuant à un rythme visuel calme et posé. Quant aux toitures, elles s'élèvent en pentes raides, couvertes d'ardoise, percées de lucarnes travaillées qui apportent lumière aux combles tout en affirmant le volume supérieur de l'édifice, selon une pratique courante dans l'architecture française d'alors. La composition générale, vraisemblablement articulée autour d'une cour intérieure, permettait de distinguer l'espace public de la rue et le domaine privé de la demeure. La façade sur rue, souvent plus sobre, pouvait n'offrir qu'un portail monumental, tandis que celle sur cour déployait davantage d'ornements, témoignage de la position sociale des propriétaires. Cette configuration répondait à un double impératif : celui de la représentation sociale et celui de l'isolement recherché. L'anecdote de la mort d'Edward Hyde y confère une dimension humaine et politique notable. Ancien Lord Chancelier d'Angleterre, figure controversée de la Restauration Stuart, il acheva son exil forcé dans cette demeure rouennaise, loin des fastes de la cour de Charles II. Sa présence ici évoque un chapitre de l'histoire européenne, où les villes comme Rouen servaient parfois de refuge discret pour les figures déchues. Le choix d'un hôtel particulier suggère qu'il put maintenir un certain train de vie, même en disgrâce. Cet hôtel n'était pas seulement une pierre mais un témoin silencieux de destins, un écrin pour une fin de vie discrète. Aujourd'hui, l'hôtel de Senneville ne fait pas l'objet d'une admiration tapageuse ; il se contente d'exister, avec une dignité certaine, comme une pièce discrète mais essentielle du puzzle urbain rouennais. Il rappelle, sans éclat excessif, que l'architecture privée du XVIIe siècle savait concilier la fonctionnalité avec une aspiration à la beauté classique, tout en se faisant le réceptacle de récits, tantôt grandioses, tantôt intimes, qui traversent les siècles.