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Groupe scolaire Karl-Marx

Groupe scolaire Karl-Marx

Avenue Karl-Marx, Villejuif

L'Envolée de l'Architecte

L'édification du groupe scolaire de Villejuif, sous la houlette d'André Lurçat, un des architectes français les plus en vue du Mouvement moderne, n'était point une mince affaire de construction ; il s'agissait plutôt d'une affirmation idéologique bâtie en dur. Issu d'un concours audacieux, lancé par une municipalité communiste, celle de Paul Vaillant-Couturier, l'ouvrage de 1932-1933, puis étendu en 1945, se déploie sur une toile vierge – des champs – offrant à l'architecte une liberté rarement accordée. Lurçat a ici orchestré une composition qui ne fait guère de mystère quant à ses ascendances. Le béton armé, laissé dans une apparente franchise, voire une certaine brutalité, s'érige en matériau signature, prônant une esthétique de la vérité constructive. Cette nudité n'était certes pas exempte de contraintes économiques, mais elle servait aussi un idéal de modernité, en rupture avec les ornementations superflues. Les toits-terrasses, emblèmes d'une architecture résolument horizontale et fonctionnelle, et les menuiseries métalliques, dont la teinte rouge foncé n'était peut-être pas qu'un simple choix chromatique, parachèvent cette image d'une avant-garde assumée. L'influence du Bauhaus, si souvent invoquée, se manifeste ici par une rigueur géométrique, une prééminence de la fonction et une absence délibérée de fioritures, transformant l'édifice en une machine à éduquer, un lieu de vie pensé dans ses moindres détails. Car le programme ne se contentait pas d'une succession de salles de classe. Il intégrait des maternelles et des primaires, certes, mais aussi un cabinet médical, des logements pour les instituteurs – un clin d'œil à l'utopie sociale des cités-jardins – et, fait notable, un gymnase-stade. Cet ensemble n'était pas qu'une école, c'était un microcosme social, une vision holistique de l'enfant et de la communauté, où l'éducation ne se limitait pas à l'apprentissage intellectuel, mais englobait le bien-être physique et la vie collective. Le destin nominal de l'ensemble, passant du groupe scolaire Jean-Jaurès à celui de Karl-Marx, n'est pas anodin ; il raconte, à lui seul, les péripéties idéologiques du XXe siècle et l'ancrage politique profond de cette commande publique. C'est le témoignage muet d'une époque où l'architecture pouvait être, et se voulait, un manifeste. L'accueil de l'œuvre fut, comme souvent avec les manifestes, nuancé. Certains saluèrent l'audace et la modernité, d'autres y virent une froideur, une forme d'austérité incompatible avec la chaleur supposée de l'enfance. Quoi qu'il en soit, l'édifice s'est imposé comme une pièce maîtresse de l'architecture scolaire française de l'entre-deux-guerres, un exemple de ce que le béton pouvait offrir à la construction de la République sociale. Son classement progressif au titre des monuments historiques, d'une inscription initiale en 1975 à un classement complet en 1996, y compris son stade, atteste, non sans une certaine ironie tardive, de la reconnaissance de sa valeur patrimoniale. Lurçat avait, semble-t-il, réussi son coup de maître, transformant un terrain vague en une icône éducative et idéologique, dont les Archives communales de Villejuif conservent encore, avec une méticuleuse discrétion, les traces de cette ambition fondatrice.