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Colonne de Juillet

Colonne de Juillet

Place de la Bastille, Paris 12e

L'Envolée de l'Architecte

La Colonne de Juillet, dressée sur la place de la Bastille, n'est point une apparition spontanée, mais l'aboutissement d'une persistance mémorielle et politique singulière. Le site, après l'effacement de la forteresse royale, s'est imposé comme une sorte de palimpseste monumental, accueillant tour à tour la guillotine éphémère de la Terreur, puis une Fontaine de la Régénération aux mamelles allégoriques, avant l'éléphant napoléonien, fantasme de bronze colossal dont seul le soubassement fut érigé – ce même socle sur lequel repose aujourd'hui notre colonne. Une ironie certaine réside dans ce recyclage des fondations d'un projet impérial avorté pour célébrer une révolution libérale. Conçue par Jean-Antoine Alavoine et finalisée par Joseph-Louis Duc, la colonne commémore les « Trois Glorieuses » de 1830. Son inspiration trajanienne est manifeste dans cette verticalité historiée, bien que le bronze, matériaux noble et onéreux (179 500 kg tout de même), remplace ici le marbre sculpté. Le fût, d'ordre corinthien, est scindé en trois parties, comme autant d'actes du drame révolutionnaire, et porte les noms des victimes. Le piédestal, quant à lui, est une accumulation de symboles : lions baryeens à la puissance contenue, coqs gaulois, motifs héraldiques et la balance de la justice, le tout serti de marbres contrastés. Au sommet, à plus de cinquante mètres du sol, s’élève le Génie de la Liberté d’Auguste Dumont. Cette figure ailée, dorée à l'or fin, un pied sur la sphère terrestre, brise des chaînes d'une main tout en brandissant le flambeau de la civilisation de l'autre, son front orné d'une étoile. Une lecture hermétique y verra l'emblème d'une certaine émancipation prométhéenne, et certains exégètes, non sans un certain vertige symbolique, n'ont manqué d'y déceler des attributs lucifériens, porteur de lumière et de connaissance face à l'ordre ancien. Le caractère nu de la figure, son élan, en font une œuvre où la célébration de la liberté prend des accents quasi mystiques. L'inauguration, en 1840, fut un événement d'une pompe républicaine voulue, avec, on ne saurait l'oublier, une « Grande symphonie funèbre et triomphale » d'Hector Berlioz, dirigée par le compositeur lui-même, en uniforme de garde national, marchant à reculons devant le cortège. Un spectacle à la mesure d'une réconciliation nationale difficilement acquise. L'édifice est plus qu'un simple monument : c'est un sépulcre. Sous sa base, au-dessus de la voûte ogivale qui enjambe le canal Saint-Martin, repose une nécropole. Elle accueille les dépouilles des insurgés de 1830, enrichie en 1848 des victimes de la nouvelle révolution, lorsque le trône de Louis-Philippe fut, dans une grand-messe profane, brûlé à ses pieds. Détail macabre et curieux, quelques momies égyptiennes, transférées par erreur des sous-sols du Louvre, y partagent ce repos éternel avec les révolutionnaires, scellant une curieuse alliance entre l'antiquité pharaonique et la fureur républicaine. La colonne demeura un point de convergence des ferveurs révolutionnaires. Lors de la Commune de Paris, elle fut perçue comme un symbole républicain si puissant qu'elle aurait été la cible d'une tentative de destruction par les Communards, au moyen d'une barge d'explosifs dissimulée dans le canal. Une légende noire ou un fait historique controversé, qui témoigne de sa place éminente dans la sémiotique politique parisienne. Bien que son accès au sommet soit depuis longtemps scellé, interdisant la contemplation panoramique autrefois prisée, notamment par Gavroche dans l'éléphant, sa crypte est désormais accessible, offrant un aperçu des entrailles du monument. La Colonne de Juillet demeure ainsi, au-delà de sa fonction première, un point d'ancrage historique et architectural complexe, où les strates des ambitions passées et les soubresauts politiques se superposent, témoignant d'une histoire française perpétuellement en quête de son socle.