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Statue de Desaix

Statue de Desaix

Place de Jaude, Clermont-Ferrand

L'Envolée de l'Architecte

On observe souvent, dans l'ordonnancement de nos places publiques, une stratification d'intentions commémoratives, parfois divergentes, parfois curieusement complémentaires. La place de Jaude, à Clermont-Ferrand, offre un exemple éloquent de cette dynamique, où le général Desaix, figure du Premier Empire, se trouve figé dans le bronze, face à un rival historique plus lointain. La statue de Charles-François Lebœuf dit Nanteuil, achevée en 1844, est une figure en pied d'une facture académique, représentant le général dans une pose digne, empreinte d'une gravité martiale. L'œuvre, moulée dans le bronze, matériau conférant une permanence symbolique à la figure héroïque, ne fut cependant érigée qu'en 1848, sur un piédestal d'une précarité remarquable, fait de briques et de bois. Cette inauguration sur un support manifestement provisoire, en présence des vétérans, ses compagnons d'armes, souligne un certain empressement commémoratif contrastant avec le soin habituellement apporté à la pérennité architecturale. Ce détail, loin d'être anodin, révèle des compromis initiaux, peut-être financiers ou politiques, dans l'exécution de la commande publique. L'histoire du monument est d'ailleurs jalonnée d'adaptations : une première restauration en 1861, consécutive à la chute d'une grille d'enceinte – un incident qui ne manque pas d'une certaine ironie pour un monument censé incarner la solidité de la gloire militaire – apporta l'ajout de réverbères, marquant l'intégration du monument dans une modernité urbaine naissante. Mais c'est en 1903 que l'ensemble connut sa métamorphose la plus significative. Le remplacement du piédestal originel par une structure plus imposante, œuvre de l'architecte Emmanuel Poncelet, ne fut pas un acte isolé. Il se plaça dans le contexte direct de l'inauguration du monumental Vercingétorix de Bartholdi, qui lui fait désormais face. Ce nouveau piédestal est une composition plus complexe et noble, intégrant une palette de matériaux – granit, pierre de Ruoms, pierre de Comblanchien, et plaques de marbre – qui confèrent à l'ensemble une stratification minérale, en accord avec l'identité tellurique de l'Auvergne. Le choix de ces matériaux, sélectionnés pour leur robustesse et leur esthétique distincte, participe à asseoir la masse de bronze sur une base à la fois solide et visuellement élaborée. Cette mise à niveau du socle du Desaix témoigne d'une compétition symbolique, d'une volonté d'aligner la stature physique du héros napoléonien sur celle du chef gaulois, créant ainsi un dialogue involontaire entre deux époques et deux figures fondatrices de la mythologie nationale. Il est d'ailleurs intéressant de rappeler que la ville avait déjà érigé un hommage à Desaix dès 1801, peu après sa mort : la Fontaine Desaix, plus communément appelée « La Pyramide ». Cet obélisque, forme architecturale d'une simplicité et d'une portée symbolique intemporelles, faisait directement écho à la campagne d'Égypte du général, marquant une première manifestation commémorative, plus sobre et allusive. Cette fontaine contraste avec la figuration narrative du bronze de Nanteuil, soulignant une évolution dans les modes de commémoration publique, passant du signe pur à la représentation héroïque explicite. L'inscription aux Monuments Historiques en 1992, bien après son érection, confère à l'ensemble une reconnaissance patrimoniale tardive mais méritée, confirmant sa place dans l'histoire de la sculpture publique française. Si l'œuvre de Lebœuf-Nanteuil n'est pas des plus audacieuses sur le plan formel, elle incarne la commande officielle de son temps, soucieuse de magnifier les figures militaires tutélaires. Son intérêt réside moins dans une innovation esthétique que dans sa capacité à cristalliser les aspirations civiques et mémorielles d'une époque, et son dialogue involontaire avec les figures qui l'entourent sur la Place de Jaude, créant ainsi une stratigraphie mémorielle particulièrement instructive.