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Vieille Charité

Vieille Charité

Rue de la Charité, Marseille

L'Envolée de l'Architecte

L'édification de la Vieille Charité à Marseille n'est pas tant l'expression d'une générosité spontanée que la matérialisation d'une volonté d'ordre, ce grand enfermement des indigents qui marqua le dix-septième siècle. Ce fut une réponse pragmatique, somme toute brutale, à la prolifération des mendiants, conforme aux édits royaux de l'époque. Après des débuts modestes et des constructions provisoires dès 1640, le projet d'une institution pérenne prit forme. Il fallut toutefois attendre près de trente ans pour que la vision architecturale de Pierre Puget, enfant du quartier, ne soit finalement retenue en 1671. Puget conçut un quadrilatère imposant, aux dimensions de cent douze mètres sur quatre-vingt-seize, caractérisé par des murs extérieurs volontairement dénués de fenêtres, affirmant une clôture radicale avec le monde urbain environnant. Cette carapace de pierre rose et blanche de la carrière de la Couronne dissimule une cour intérieure généreuse de quatre-vingt-deux mètres sur quarante-cinq, structurée par trois niveaux de galeries aux arcades en plein cintre. Ces arcades, rythmées avec une certaine élégance, offrent un contraste frappant avec la sévérité extérieure, invitant à une circulation et une vie communautaire, certes contraintes, mais ordonnancées. Puget ne verra d'ailleurs pas l'achèvement de son œuvre, disparu en 1694, laissant à son fils François le soin de clore le chantier en 1745, notamment les ailes sud. Au cœur de cette composition, la chapelle de Puget s'élève, coiffée d'une coupole elliptique qui trahit une influence baroque certaine, conférant à l'ensemble une touche de grandeur inattendue. Cependant, son porche à colonnes corinthiennes, ajouté bien plus tard, entre 1861 et 1863, par l'architecte Blanchet, constitue une greffe stylistique tardive. Ce portique, sur le thème de la Charité accueillant les enfants, avec ses pélicans nourriciers, témoigne d'une évolution des sensibilités, ou du moins des représentations, bien après la conception originelle. Le fonctionnement de l'hospice relevait davantage de la maison de correction que du havre de paix. Des gardes, surnommés chasse-gueux, étaient chargés de rassembler les indigents, qui y étaient ensuite employés à des fabrications diverses. Les enfants, quant à eux, étaient placés en apprentissage, une forme d'insertion forcée. La population internée crût significativement jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, avant que la réclusion des pauvres ne soit de moins en moins admise, amorçant un lent déclin. Au dix-neuvième siècle, l'édifice changea de vocation, servant d'asile pour vieillards, puis de caserne pour infirmiers coloniaux et même de logement d'urgence pour les expropriés ou les sinistrés de guerre. Dans les années d'après-guerre, le site sombra dans une dégradation alarmante, hébergeant des familles dans des conditions de misère, une occupation précaire que Le Corbusier lui-même dénonça avec véhémence. Ce n'est qu'en 1951, par son classement au titre des monuments historiques, que fut reconnue sa valeur intrinsèque. L'impulsion d'André Malraux dans les années soixante permit enfin une vaste campagne de restauration. Cette réhabilitation, achevée dans les années quatre-vingt, a rendu à la Vieille Charité sa dignité architecturale, remplaçant les pierres altérées par l'air marin et restaurant la chapelle. Elle abrite aujourd'hui un pôle culturel et muséographique de premier plan, accueillant le musée d'archéologie méditerranéenne, le musée d'arts africains, océaniens et amérindiens, ainsi que des institutions de recherche telles que le Campus EHESS Marseille et le Centre Norbert Elias, sans oublier le Centre international de poésie. Ce monument, jadis symbole d'enfermement, s'est transformé en un espace d'ouverture intellectuelle et artistique, une ironie de l'histoire que l'architecte du Grand Siècle n'aurait sans doute pas imaginée.