Rue Morlot rue de la Trinité rue de Cheverus, Paris 9e
L'église de la Sainte-Trinité, élevée sous l'égide du baron Haussmann et achevée en 1867 par Théodore Ballu, se dresse comme un jalon significatif de l'urbanisme du Second Empire. Sa position en tête d'une perspective ouverte depuis l'Opéra de Paris n'est point fortuite ; elle fut conçue pour s'inscrire dans une monumentalité voulue, accentuée par sa surélévation qui l'extrait de la pente naturelle de la butte Montmartre. Un détail qui, loin d'être anodin, confère à l'édifice une grandeur quelque peu artificielle, mais indéniablement efficace dans le paysage urbain de l'époque. L'esthétique de la Trinité relève d'un éclectisme néo-Renaissance, un style de prédilection de cette période, où l'on piochait allègrement dans le répertoire formel du passé pour satisfaire une aspiration au luxe et à la grandeur. La façade, richement ornée de niches, de frontons et de pilastres, puise manifestement dans l'inspiration italienne, évoquant même les canons de Saint-Jean de Latran. Elle déploie une iconographie didactique, illustrant le mystère de la Sainte Trinité et des Pères de l'Église. Le clocher, en forme de beffroi, renvoie quant à lui à une relecture de la Renaissance française, un mélange des genres que l'on pourrait juger opportuniste, mais qui participe à la vitalité formelle de l'ensemble. Les trois fontaines à triple vasque du square, surmontées des vertus théologales, parachèvent cette obsession symbolique du chiffre trois, presque à la limite du pastiche. À l'intérieur, l'opulence se poursuit. Le chœur, élevé et monumental, est flanqué de dix colonnes en stuc vert, une couleur audacieuse pour un matériau souvent perçu comme une imitation du marbre plus noble, représentant les Dix Commandements. Les murs sont tapissés de peintures de style académique, goûté par Napoléon III, certaines imitant la mosaïque – un compromis sans doute dicté par le souci d'économie que Haussmann prétendait, malgré un coût de 3,2 millions de francs, une somme substantielle même pour l'époque. On y découvre des œuvres de Brisset, Lecomte du Nouÿ, Barrias, Laugée, témoignant d'une commande artistique vaste, mais parfois convenue. Le balcon impérial, discrètement aménagé au fond de la nef pour l'Empereur et sa suite, et qui offre, paraît-il, la meilleure vue sur l'autel, ne fut jamais honoré par la présence de son illustre destinataire, un trait d'ironie du sort qui confère à cette tribune une dimension presque mélancolique. La Trinité est également un lieu intimement lié à l'histoire de la musique. Son grand orgue, chef-d'œuvre d'Aristide Cavaillé-Coll, gravement endommagé lors de la Commune puis reconstruit, a vu défiler des titulaires prestigieux. Alexandre Guilmant, compositeur prolifique, refusa d'ailleurs d'en signer la réception après une modification par Merklin en 1901, un geste qui en dit long sur l'intégrité de l'artiste. Mais c'est sans doute Olivier Messiaen qui marqua le plus durablement le lieu, y officiant pendant 61 ans et y concevant une grande partie de son œuvre, faisant de cette église un foyer de la création musicale du XXe siècle. Enfin, une récente découverte de 2019 a révélé que les mécanismes des horloges de la Trinité, construites par les ateliers Collin-Wagner la même année que celle de Notre-Dame de Paris, partagent une parenté étroite avec l'horloge disparue dans l'incendie. Une coïncidence qui, au-delà de l'anecdote, pourrait bien conférer à cet édifice une nouvelle utilité, celle de modèle pour la reconstruction d'un patrimoine autrement perdu. L'église de la Sainte-Trinité demeure ainsi un témoin précieux, et parfois insoupçonné, des aspirations et des techniques d'une époque.