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Bouillon Chartier

Bouillon Chartier

7 rue du Faubourg-Montmartre, Paris 9e

L'Envolée de l'Architecte

Le Bouillon Chartier, au 7, rue du Faubourg-Montmartre, se révèle comme un singulier palimpseste architectural, superposant à l'ancienne fabrique de cartouches Chaudun-Derivière (activité industrielle notable de 1845 aux années 1880) une esthétique de hall de gare et de marché couvert, fort prisée à la fin du XIXe siècle. L'entreprise des frères Chartier, dès 1896, n'a jamais prétendu à l'avant-garde formelle, mais à l'ingéniosité d'un fonctionnalisme social : offrir un repas décent à un prix abordable dans un cadre perçu comme digne. Cette ambition pragmatique se traduit par une architecture qui, sans être révolutionnaire, manie avec habileté les codes de la grandeur accessible. La salle de restauration, monument historique classé depuis 1989, s'élève sur deux étages, bénéficiant d'une hauteur sous plafond remarquable. Des colonnes corinthiennes, non pas support structurel essentiel mais plutôt ornements décoratifs, rythment l'espace, conférant une verticalité empruntée aux édifices classiques. Les vastes miroirs et verrières qui couvrent murs et plafonds participent à une dialectique du plein et du vide, créant une illusion de profondeur et de lumière diffuse, dilatant l'espace bien au-delà de ses frontières physiques. L'Art nouveau, si prégnant à l'époque de l'Exposition universelle de 1900, se manifeste ici par des lustres et quelques touches discrètes, sans l'exubérance florale ou la sinuosité organique que l'on pourrait attendre de ses manifestations les plus éclatantes. L'horloge électrique Brillié, pièce de design industriel, indique l'heure avec une précision bienvenue dans ce ballet du service. Les fameux casiers à serviettes en bois numérotés, vestiges d'une époque de fidélité client, soulignent la permanence de l'institution et la notion de patronage. Un détail plus pittoresque nous éclaire sur les compromis financiers parfois singuliers de cette maison : les deux fresques en trompe-l'œil, œuvre supposée de l'artiste roumain Nicolae Vermont vers 1929, auraient été réalisées pour régler une dette d'ardoise. Cette anecdote, si elle est avérée, inscrit l'art dans une économie du troc, bien loin des fastes des mécénats habituels. Par ailleurs, il est une plaque, discrètement apposée dans la cour, qui commémore la disparition du poète Lautréamont en 1870, dans l'immeuble même qui abriterait plus tard le bouillon. Une touche de mélancolie littéraire inattendue au seuil d'un lieu dédié à l'effervescence populaire. Le succès de ce modèle architectural et social a engendré une prolifération de « bouillons » et de « brasseries » qui, sous le nom de Chartier ou sous d'autres enseignes (Vagenende, Julien), ont repris des codes esthétiques similaires, beaucoup d'entre eux bénéficiant désormais de protections patrimoniales. Cette réplicabilité et cette persistance témoignent moins d'une prouesse architecturale unique que d'une réponse judicieuse à un besoin social, sublimé par un décor efficient. L'établissement, devenu un archétype parisien, a d'ailleurs servi de cadre à diverses œuvres culturelles, de Louis Aragon à Fernandel, en passant par de nombreux films, attestant de son ancrage profond dans l'imaginaire collectif comme un théâtre de la vie quotidienne parisienne, vibrant et démocratique.