57 rue du Maréchal-Leclerc, Saint-Maurice
L'Hôpital Esquirol, autrefois désigné par le vocable plus singulier d'asile de Charenton, incarne une trajectoire architecturale et institutionnelle révélatrice des évolutions de la prise en charge de la folie en France. Initialement fondé en 1641 par les Frères de la Charité, grâce à la libéralité de Sébastien Leblanc, il s'agissait d'une modeste structure de sept lits, destinée aux indigents. Sa mutation est cependant précoce et significative : dès 1660, sa vocation à l'accueil des malades mentaux se dessine, pour s'affirmer pleinement avec l'édification de la Maison royale de Charenton en 1732. Ce n'est plus un simple hospice, mais un lieu de relégation pour les pensionnaires envoyés par lettre de cachet, souvent issus de l'aristocratie, les familles privilégiant alors l'enfermement discret à la confrontation publique des mœurs ou des esprits. La relation entre le plein et le vide, l'intérieur et l'extérieur, se manifeste ici d'abord par la clôture, le retranchement social. Après les soubresauts révolutionnaires, l'établissement, rouvert en 1797, passe sous l'égide du ministère de l'Intérieur. L'ère de François Simonnet de Coulmiers, directeur absolutiste dès 1804, offre un exemple édifiant des méthodes de l'époque. Dépourvu de formation médicale, Coulmiers imposait des traitements rudes – bains glacés, camisoles de force – tout en se posant en précurseur d'une forme d'art-thérapie, proposant théâtre et musique. Ce paradoxe entre contrainte physique et distraction morale est une constante des premiers âges de la psychiatrie naissante, où l'ordre extérieur devait s'imposer à l'aliénation intérieure. C'est au milieu du XIXe siècle que l'hôpital Esquirol prend sa forme architecturale la plus emblématique, sous l'impulsion de Jean-Étienne Esquirol, pionnier de la psychiatrie moderne et figure majeure de l'approche du traitement moral. L'architecte Émile Jacques Gilbert, à qui l'on doit par ailleurs l'Hôpital Lariboisière, conçoit alors un édifice d'inspiration néoclassique. Ce style, par sa rigueur, ses lignes épurées et sa symétrie ordonnée, ne relève pas d'un choix anodin pour un établissement de ce type. Il symbolise une aspiration à la rationalité, à l'équilibre, un environnement architectural censé restaurer la raison défaillante. La monumentalité des façades, la hiérarchisation des espaces, sont autant de marqueurs d'une institution qui se veut à la fois lieu de soin et instrument de contrôle social, loin des structures carcérales brutes. Le bâtiment de Gilbert offre ainsi une dialectique intéressante : une architecture de l'ordre pour un désordre intérieur, un équilibre des masses pour tenter de conjurer la démesure de l'esprit. L'histoire du lieu est aussi celle de ses pensionnaires illustres, et parfois malgré eux. Le Marquis de Sade y passa la fin de sa vie, de 1803 à 1814, ses débordements littéraires et moraux le rendant indésirable. Plus tard, des figures telles que Paul Verlaine, le peintre Charles Meryon ou Eugène Hugo, frère de Victor, ont connu ses murs, transformant l'asile en un réceptacle des figures tourmentées ou marginalisées de leur époque. La pièce de Peter Weiss, Marat-Sade, témoigne de l'impact culturel de Charenton, le présentant comme un microcosme où se côtoient la folie, la philosophie et le pouvoir. Classé Monument Historique en 1998, l'hôpital Esquirol, désormais intégré aux hôpitaux de Saint-Maurice, a depuis cessé d'être une entité distincte, marquant ainsi la fin d'un chapitre architectural et psychiatrique singulier, et un rappel architectural du passage de la réclusion à la tentative de soin.