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Grand Théâtre

Grand Théâtre

Place de la Comédie, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

L'édification du Grand-Théâtre de Bordeaux, ordonnée par le maréchal de Richelieu, s'inscrit dans un élan urbanistique du XVIIIe siècle qui visait à muer la cité médiévale en une métropole portuaire ouverte sur le monde. En 1773, Victor Louis arrive dans une ville déjà remodelée par des places monumentales et des allées majestueuses, ne manquant plus qu'une enceinte théâtrale à la hauteur de ses ambitions nouvelles. Le choix de Louis, parisien, face à l'architecte local Lhote, révèle l'influence prégnante de Richelieu, lui-même un actionnaire avisé de la société de financement. Le chantier, soutenu par un réseau de négociants bordelais dont nombre étaient francs-maçons, débuta sur les glacis de l'ancien château Trompette, exigeant des fondations sur pilotis en raison d'un sol capricieux près de la Garonne. L'architecte livra en 1780 une œuvre néo-classique d'une envergure certaine. Sa façade, longue de quatre-vingt-huit mètres, se déploie derrière un péristyle corinthien de douze colonnes, surmonté de statues de Berruer figurant déesses et muses. Cette ordonnance confère à l'édifice l'allure d'un temple antique, une réminiscence opportune pour un lieu dédié aux arts. Victor Louis y intégra une innovation structurelle notable, le fameux clou de Louis, une armature métallique non visible dans les caissons d'angle de la galerie principale. Ce dispositif ingénieux préfigure, par son principe, les renforts que l'on retrouvera bien plus tard dans le béton armé, assurant la cohésion de l'ensemble et reportant les efforts sans lourdes culées apparentes. Les galeries latérales, initialement destinées à des boutiques et cafés, faisaient du théâtre un véritable forum, un lieu de promenade et de commerce, fusionnant l'espace public et l'espace culturel, bien avant l'abaissement du niveau de la place et la création de l'escalier extérieur en 1848 qui modifia la perception originelle de plain-pied. À l'intérieur, la salle de mille places, dite à l'italienne, fut initialement parée de bleu, d'or et de marbre blanc. La coupole fut ornée par Jean-Baptiste-Claude Robin d'une fresque allégorique : Apollon et les muses agréent la dédicace d’un temple élevé par la ville de Bordeaux. Cette œuvre, certes louable dans son hommage aux arts et artisans, représentait également la ville de Bordeaux parée de ses richesses, incluant de manière singulière, parmi le commerce maritime et le vin, les esclaves. Une image éloquente des fondements économiques de la ville à cette époque, bien que politiquement peu commode pour la postérité, l'œuvre ayant de toute manière été noircie par la fumée des luminaires et remplacée dès la fin du XVIIIe siècle. L'escalier d'honneur, somptueux avec ses volées dédoublées et ses cariatides de Berruer, est réputé avoir inspiré Charles Garnier pour son opéra parisien, une filiation qui n'est pas sans ironie, le maître parisien ayant lui-même été fasciné par la vision d'un grand salon d'entrée bordelais. Au fil des siècles, l'édifice a connu des vicissitudes. Après avoir servi de refuge au gouvernement en 1871, témoin d'une session historique de la Troisième République, il fut l'objet d'interventions significatives. En 1833, Richard-François Bonfin le transforma en salle de réunions et de banquets, altérant la vocation initiale. Mais trente ans plus tard, Charles Burguet, soucieux de la stabilité et de l'acoustique, corrigea les charges mal réparties et restitua une salle de concert à l'étage, l'ornant des fresques de William Bouguereau. Le Grand-Théâtre, bien que propriété des Hospices de Bordeaux pour un loyer symbolique d'un euro annuel, demeure un jalon architectural essentiel, ayant su traverser les âges et les usages, parfois à la faveur de transformations qui, si elles n'étaient pas toujours fidèles à l'intention première, ont du moins assuré sa pérennité et son rôle central dans la vie culturelle bordelaise.