Place du Général-Leclerc, Colombes
Le clocher de l'ancienne église Saint-Pierre-Saint-Paul, à Colombes, se dresse aujourd'hui comme un vestige paradoxal. Il n'est pas tant un monument qu'un témoignage isolé, une cicatrice dans le tissu urbain, dont la persistance résulte moins d'une vénération ininterrompue que d'une série de circonstances fortuites et de destructions successives. Cet édicule roman, dont l'inscription aux monuments historiques en 1937 fut sans doute une concession plutôt qu'une célébration, incarne l'histoire ordinaire des petites églises rurales, constamment remodelées au gré des impératifs démographiques et, hélas, surtout routiers. Son histoire est celle d'une dilapidation progressive. Initialement, une structure du XIIe siècle, dont il ne reste que l'appareil du clocher et quelques travées, fut le noyau. Mais dès le XVIIe siècle, l'impérieuse nécessité de la voirie amorce son démantèlement : la partie occidentale fut amputée pour céder le passage à ce qui deviendrait la route nationale 186. Lebeuf, au XVIIIe siècle déjà, constatait l'état fragmentaire de l'édifice, signe que cette église fut toujours plus un organisme en mutation qu'un chef-d'œuvre figé. La nef, manifestement postérieure, s'inscrivait dans une logique d'agrandissement, un pragmatisme des bâtisseurs face à l'accroissement de la paroisse, bien avant que l'urbanisme ne décide de la rétrécir puis de l'effacer. L'apothéose de cette désagrégation intervient en 1968. Pour l'élargissement d'une rue – encore et toujours la route – la quasi-totalité de l'église fut sacrifiée sur l'autel de la fluidité urbaine, un geste caractéristique de l'époque qui privilégiait la circulation automobile à la mémoire bâtie. C'est dans ce contexte de démolition que furent fortuitement exhumés des sarcophages mérovingiens, révélant une strate historique bien plus ancienne que l'édifice lui-même, soulignant l'indifférence de ces aménagements aux profondeurs archéologiques du site. Le clocher ne fut sauvé que par l'intervention d'un groupe de bénévoles, une résistance de l'anecdote face à la logique implacable des tractopelles. D'autres découvertes macabres et archéologiques eurent lieu plus tard, lors des travaux de stabilisation, confirmant la richesse insoupçonnée du sous-sol de ce lieu. En 2016, les projets de restauration, qualifiés d'« audacieux », optent pour la préservation de l'état de ruine. Plutôt que de reconstruire une intégrité perdue, on choisit de conserver l'aspect « dramatique » du vestige. C'est une démarche contemporaine, celle d'une muséographie de la désintégration, qui fait de l'absence une présence. L'église nouvelle, érigée entre 1967 et 1968 par Jean Hébrard, une construction de son temps, assure désormais la liturgie, laissant à son aînée le rôle de témoin silencieux d'une histoire tourmentée, d'une lutte inégale entre la pierre et le bitume, entre le sacré d'antan et les nécessités prosaïques du XXIe siècle.