39-47 rue Geoffroy-Saint-Hilaire 2 rue Daubenton 2bis rue de Quatrefages 2-10 rue Georges-Desplas, Paris 5e
L'édification de la Grande Mosquée de Paris, inaugurée en 1926, se présente d'emblée comme un acte pétri d'ambiguïté, nonobstant la pureté de son style hispano-mauresque et l'élégance de son minaret de trente-trois mètres. Plus qu'un simple lieu de culte, elle fut conçue dans une conjoncture politique et coloniale délicate, ostensiblement comme un tribut aux soldats musulmans tombés lors de la Grande Guerre, mais, sous le vernis officiel, également comme un instrument de consolidation de l'influence française sur ses « indigènes » et de son statut de puissance musulmane. L'idée même d'une mosquée parisienne n'était d'ailleurs pas neuve, ayant germé sporadiquement depuis le milieu du XIXe siècle, témoignant d'une présence et d'une préoccupation anciennes, souvent teintées de motifs moins spirituels que stratégiques. Le financement de cet institut musulman, incluant mosquée, bibliothèque et salle de conférences, dérogea subtilement à la loi de 1905 sur la laïcité, par le truchement d'une subvention d'État accordée à la Société des Habous et Lieux Saints de l'Islam, habilement transformée en association régie par la loi de 1901. Un tour de passe-passe administratif qui en dit long sur les compromis de l'époque, orchestré sous le regard d'un maréchal Lyautey venu poser la première pierre en 1922, avant une inauguration officielle en 1926 en présence du président Gaston Doumergue et du sultan du Maroc, Moulay Youssef. Conçue par Maurice Tranchant de Lunel, puis exécutée par les architectes Fournez, Mantout et Heubès, l'architecture s'inspire de la prestigieuse Al Quaraouiyine de Fès, déployant un langage almohade où le béton armé, structure moderne par excellence, se pare des zelliges et des boiseries traditionnelles, réalisés par des artisans marocains. C'est une synthèse, parfois forcée, entre une technique occidentale alors d'avant-garde et une esthétique islamique classique. La grande porte, avec ses motifs floraux stylisés, annonce l'univers intérieur où les 7 500 m² du site se déclinent en vastes jardins, salle de prière, madrassa, et annexes profanes – restaurant, salon de thé, hammam – offrant une expérience complète, au-delà de la stricte dévotion. On remarquera d'ailleurs l'ajout d'une toiture amovible en 2011, pragmatisme contemporain altérant discrètement la pureté initiale du patio. La réception de l'édifice fut à l'image de sa genèse : profondément polarisée. Si le président Doumergue célébrait une amitié « scellée dans le sang », les critiques anti-colonialistes y virent un « vaste bluff », une « mosquée-réclame » masquant les réalités brutales de l'indigénat. Inversement, l'extrême droite, par la voix de Charles Maurras, s'inquiétait d'une « menace pour notre avenir », percevant dans ce trophée coranique sur la colline Sainte-Geneviève un signe d'inversion des rôles coloniaux. Rarement un bâtiment aura cristallisé tant d'espoirs et de craintes. Une anecdote singulière, et salutaire, vient enrichir ce tableau complexe : durant l'Occupation, la Mosquée de Paris fut un havre de résistance. Son recteur, Si Kaddour Benghabrit, et son personnel, y auraient dissimulé et exfiltré des centaines de Juifs, leur fournissant de faux certificats d'identité musulmane, transformant un lieu de culte en un sanctuaire inattendu contre la barbarie. L'histoire demeure sujette à débat quant aux chiffres exacts, mais le geste est avéré et honore la mémoire des lieux. Aujourd'hui, la Grande Mosquée, toujours sous la tutelle de la Société des Habous et liée à l'État algérien – une influence parfois contestée et souvent transparaissant dans les nominations des recteurs ou les politiques de labellisation halal – continue d'être un acteur majeur de l'islam de France. Elle est aussi un carrefour culturel, figurant au cinéma et œuvrant pour le dialogue interreligieux, tout en étant parfois traversée par les tensions internes de la communauté, comme en témoignent les débats sur la place des femmes ou les frictions géopolitiques entre les tendances algérienne et marocaine. Cet édifice, monument historique du XXe siècle, demeure un prisme complexe des relations franco-musulmanes, une pierre angulaire dont l'histoire et la présence continuent d'interroger son environnement urbain et politique.