Rue du Plat-d'Étain, Tours
L'abbaye Notre-Dame de Beaumont-lès-Tours, aujourd'hui une stratification de vestiges plutôt qu'un édifice entier, s'est établie sur une de ces modestes montilles insubmersibles, comme un îlot de permanence dans le flux capricieux de la varenne tourangelle. Fondée en 1002 par Hervé de Buzançais, trésorier de Saint-Martin, elle représentait une initiative pragmatique : déplacer une communauté monastique à l'étroit vers un site propice à l'expansion, tout en assurant la prééminence du chapitre par un cens annuel. Cette transaction, entérinée par Robert II le Pieux, posait les jalons d'une institution qui allait dominer le monachisme féminin en Touraine. Au fil des siècles, cette abbaye prospéra, s'affranchissant financièrement grâce à de nombreux prieurés et domaines. Toutefois, son histoire fut ponctuée de ces luttes d'influence qui caractérisaient si bien les rapports entre les pouvoirs ecclésiastiques, comme en témoignent les excommunications d'abbesses telles Haremburge de Marnes ou Anne Babou de La Bourdaisière, pions dans la rivalité entre le chapitre de Saint-Martin et l'archevêque de Tours. Le déclin relatif du XIVe siècle fut suivi par un renouveau au XVIe, avec l'adoption de la réforme de Chezal-Benoît, inaugurant une période d'embellissements architecturaux. L'abbatiale, dont le plan révèle une nef simple, un transept et un chœur à abside semi-circulaire, ne fut jamais reconstruite ex nihilo mais fut maintes fois remaniée, son style s'adaptant aux goûts du XVIIe siècle. Le logis abbatial, désormais connu sous le nom de pavillon Condé, demeure un rare témoin de ces ambitions tardives. Reconstruit après l'incendie de 1784 par les architectes Laurent Bourgeois et Étienne Prudent, ce bâtiment en pierre de taille calcaire et couvert d'ardoises, d'un plan carré d'une certaine dignité classique, exhibait jadis des armoiries abbatiales au-dessus de son entrée, armoiries qui furent, non sans une certaine ironie révolutionnaire, bûchées. Son intérieur, avec ses boiseries et son grand escalier, suggère un confort monastique teinté de l'élégance du siècle des Lumières. La Révolution mit fin brutalement à cette histoire millénaire. Les 46 religieuses furent dispersées, et les bâtiments, déjà fragilisés par un incendie, furent vendus par lots et méthodiquement démantelés, leurs pierres réemployées comme de simples matériaux. Seuls quelques fragments d'architecture survécurent, parfois de manière inattendue. La grille en fer forgé qui séparait jadis le chœur de la nef de l'abbatiale, pièce d'une rare finesse réalisée par René Nesle en 1785, fut ainsi récupérée par le préfet d'Indre-et-Loire pour orner la cour d'honneur de sa préfecture, snobant l'archevêque qui la réclamait pour la cathédrale. C'est une illustration éloquente de la primauté soudaine du pouvoir civil sur le religieux. Le site de l'abbaye connut ensuite une succession de vies prosaïques : jardins potagers pour l'hospice, puis caserne militaire, usage qui laissa d'ailleurs des traces inattendues pour les archéologues modernes, notamment des bonbonnes de gaz lacrymogène. Les fouilles préventives menées récemment dans le cadre d'un projet d'écoquartier ont révélé non seulement l'étendue de l'ancienne abbaye et l'évolution de ses bâtiments, mais aussi des strates d'occupation antérieures, dont un village du IXe siècle, et même un curieux cimetière post-révolutionnaire aux sépultures perturbées, probablement lié aux activités d'une école de médecine. Ces découvertes, complétées par du mobilier varié, des porcelaines de Chine aux stylets de religieuses — signe d'une instruction certaine —, brossent le portrait d'un lieu dont la grandeur passée est aujourd'hui ramenée à de modestes, mais précieuses, révélations souterraines.