10 avenue d'Iéna, 10 rue Fresnel, Paris 16e
L'édifice qui abrite aujourd'hui le Shangri-La Paris, avenue d'Iéna, est un témoignage éloquent de ces architectures parisiennes de la fin du XIXe siècle, où l'aspiration à l'ostentation rencontrait parfois des usages plus singuliers. Commandé en 1891 par le prince Roland Bonaparte, petit-neveu de l'Empereur, ce corps de logis ne fut pas conçu, initialement, comme un écrin pour les réceptions mondaines, mais comme le sanctuaire érudit d'un savant exilé des honneurs militaires. Le prince y accumula d'impressionnantes collections d'anthropologie, de géologie et de botanique, ainsi qu'une bibliothèque forte de 150 000 ouvrages, destinées à une postérité scientifique plutôt qu'à l'éclat du luxe. Un programme assez étonnant pour une façade ordonnancée en 'style Louis XIV', que l'architecte Ernest Janty, élève d'Hector Lefuel, livra entre 1892 et 1895. Ce parti architectural, déjà un pastiche à l'époque, dénotait un éclectisme particulièrement surchargé, reflet des goûts d'une bourgeoisie d'affaires et d'une noblesse ressuscité, prompte à investir des fortunes héritées dans des démonstrations de grandeur. Janty avait d'ailleurs conçu un ensemble complexe : un bâtiment sur l'avenue, classique, avec ses trois niveaux et combles mansardés, et un autre, en contrebas rue Fresnel, destiné aux collections et aux communs, articulé autour d'une cour. La richesse des matériaux, l'opulence du décorum intérieur — des salons aux pièces de réception destinées à l'étude et à la contemplation — n'étaient en rien accessoires à la mission du prince, elles en étaient, d'une certaine manière, la justification aristocratique. Après le décès du prince en 1924, l'hôtel connut une série de transformations qui illustrent la mouvance des usages et la fluidité de la propriété immobilière de prestige. En 1929, sous l'égide de Michel Roux-Spitz, architecte à la sensibilité moderniste tempérée, le bâtiment principal fut remanié. Adieu les combles mansardés traditionnels ; ils cédèrent la place à des murs droits couronnés de trois niveaux en gradins, modifiant la silhouette parisienne de l'édifice. Les communs de la rue Fresnel, accueillant jadis une partie des trésors bibliophiliques, furent en partie convertis en parking, dissimulé par une immense verrière en plein cintre – une prouesse technique notable pour l'époque, introduisant la lumière et une certaine légèreté dans un programme foncièrement utilitaire. Il est à noter, et non sans une pointe d'amusement mélancolique, que la vaste bibliothèque du prince, jugée 'trop volumineuse pour être déplacée' en 1925, ne put s'éterniser en ce lieu. Elle dut finalement prendre le chemin du boulevard Saint-Germain et de la Bibliothèque nationale en 1942, marquant la fin symbolique d'une ère. L'État, un temps propriétaire pour y loger l'Office national du commerce extérieur, finit par s'en défaire. L'acquisition par le groupe Shangri-La en 2005 et les cinq années de travaux qui suivirent, dirigés par l'architecte Richard Martinet et l'architecte d'intérieur Pierre-Yves Rochon, visèrent à une restauration minutieuse. Il s'agissait de 'moderniser et restaurer les lieux dans l'esprit d'origine', un défi délicat compte tenu des strates successives et des usages antagonistes. Aujourd'hui, l'hôtel s'est mué en un 'palace' distingué, dont les fastes restaurés abritent 63 chambres et 33 suites, des restaurants étoilés et des salons qui, ironiquement, retrouvent une part de leur vocation initiale de lieux de prestige et de réception. La protection au titre des Monuments Historiques en 2009 assure la pérennité de ses façades, de son majestueux escalier d'honneur et de ses salons originaux, offrant aux visiteurs contemporains l'illusion d'une continuité dans le luxe, bien qu'à des fins résolument différentes de celles imaginées par le prince Roland Bonaparte.