1 rue Colonel-Chambonnet 13 place Antonin-Gourju, 2e arrondissement, Lyon
L'Hôtel de l'Europe, jadis connu sous le nom d'Hôtel Senozan, se dresse à Lyon comme un témoignage stratifié des ambitions et des compromis de son époque. Érigé en 1653 par Girard Desargues, cet architecte dont l'érudition s'étendait de la géométrie à l'ingénierie, fut commandité par Pierre Perrachon de Saint-Maurice, un homme fortuné qui, à peine l'édifice achevé, n'hésita pas à morceler son vaste jardin pour des spéculations immobilières, révélant la pragmatique utilité qui tempérait même les plus nobles commandes. Desargues, figure lyonnaise de renom, concepteur également de l'Hôtel de Ville, imprima sa marque dans la structure, notamment par un escalier monumental dont l'élégance demeure aujourd'hui encore. L'hôtel, initialement privé, vit sa destinée évoluer au gré des propriétaires, passant notamment aux mains des Olivier de Senozan au début du XVIIIe siècle. C'est sous leur égide qu'il connut un enrichissement décoratif notoire vers 1721, avec les œuvres de Daniel Sarrabat. Les salons du second étage, dits d'Hercule et de Minerve, s'ornèrent alors de toiles et de plafonds peints illustrant des scènes mythologiques, un raffinement baroque qui, paradoxalement, fut dispersé avant d'être partiellement restitué lors d'une restauration ultérieure en 1995. Le baron Christophe-François Nicolau de Montribloud, héritier d'une fortune bancaire, y logea par la suite une remarquable collection scientifique et artistique, un signe de l'ouverture intellectuelle de certains Lyonnais d'alors, bien que sa propre gestion financière fut, elle, moins éclatante. La Révolution française, avec ses fureurs destructrices visant les symboles de l'Ancien Régime, épargna étonnamment l'hôtel, peut-être par une succession de hasards ou par une habile discrétion de ses occupants. Au lendemain des bouleversements, sous l'impulsion du Consulat et de Bonaparte lui-même, désireux de restaurer une façade lyonnaise digne de son nouvel empire, l'hôtel se transforma en établissement de voyageurs de luxe, prenant le nom d'Hôtel de l'Europe. Il acquit dès lors une réputation internationale, devenant le point de chute de l'aristocratie et des célébrités de passage : Talleyrand, les têtes couronnées d'Espagne, l'impératrice Joséphine, et même Napoléon, revenant de l'île d'Elbe, y firent étape. Le duc d'Aumale, Napoléon III, et l'émir Abd el-Kader figurent aussi parmi les illustres hôtes, conférant à ce lieu une aura mondaine et politique certaine. Il fut un salon officieux, reflet des flux et reflux des élites du XIXe siècle. Cependant, la gloire hôtelière fut éphémère. Au tournant du XXe siècle, après des tentatives de relance infructueuses et une faillite spectaculaire, l'activité cessa, laissant un édifice autrefois fastueux à d'autres vocations. Les transformations furent incessantes, de la surélévation de sa façade sud à la démolition de son jardin, en passant par l'ajout puis la destruction d'une verrière de salle de bal. Le bâti subit les assauts du temps et des besoins nouveaux. Au début du XXe siècle, il devint le siège de l'Union des syndicats agricoles du Sud-Est. Il est piquant de noter que le salon d'Hercule, autrefois orné de scènes mythologiques, fut le bureau d'un président de syndicat agricole, Emmanuel Voron, qui ne manqua pas de souligner cette curieuse métamorphose. Plus tard, il abrita des services du tribunal, puis la Caisse d'assurance mutuelle agricole Groupama, avant d'être converti en un ensemble de logements, bureaux et commerces. Classé et inscrit au titre des monuments historiques depuis 1996, l'Hôtel de l'Europe a retrouvé certaines de ses splendeurs intérieures grâce à des campagnes de restauration. Toutefois, son apparence actuelle, avec ses trente-cinq entités distinctes, de cabinets de recrutement à des sociétés financières, témoigne moins de l'éclat d'un palais d'antan que de l'ingéniosité d'un patrimoine à s'adapter sans cesse aux exigences du marché et aux impératifs d'une rentabilité moins ostentatoire. Il demeure un exemple éloquent de la résilience architecturale face aux évolutions sociales et économiques, un monument qui a su se réinventer, certes, mais dont le passé glorieux n'est plus qu'un écho dans ses murs.