Place Vendôme, Paris 1er
La colonne Vendôme, dans sa verticalité ostentatoire, s'érige moins comme une prouesse structurelle singulière que comme une réplique, voire un ersatz, de l'antiquité romaine, se voulant l'écho en bronze de la colonne Trajane à Rome. Conçue pour monumentaliser une victoire éphémère et magnifier un homme, Napoléon Ier, elle fut érigée entre 1806 et 1810, non sans un certain pragmatisme, puisque son parement de bronze est censé avoir été coulé avec les canons pris aux armées russe et autrichienne lors de la campagne de 1805. Une générosité numérique qu'il convient de tempérer, la propagande impériale ayant sans doute vu là une occasion d'arrondir les chiffres de l'ingéniosité martiale, le compte réel des pièces étant bien plus modeste que les 1 200 claironnés. Le fût, haut de 44,3 mètres pour un diamètre de 3,60 mètres, dissimule une âme de 98 tambours de pierre, évidée d'un escalier intérieur de 180 marches, offrant ainsi un subtil dialogue entre le plein de la masse et le vide de sa circulation interne. L'extérieur, lui, déploie en 22 révolutions une frise continue de 280 mètres, composée de 425 plaques de bronze ciselées de bas-reliefs par des sculpteurs aussi confirmés que de jeunes talents, sous l'égide de Dominique Vivant Denon, formant un panégyrique militaire sans équivoque. La base en granite porphyroïde, originaire des carrières corses, ancre l'édifice dans un symbolisme territorial subtil. Cependant, ce monument n'a jamais joui d'une stabilité iconographique. Sa statue sommitale fut, au gré des régimes, une toile mouvante des ambitions politiques. De l'originale représentation de Napoléon en "César imperator" par Antoine Denis Chaudet (1810), retirée dès 1814 et fondue – peut-être pour le Monument à Louis XIV ou l'Henri IV du Pont Neuf, les récits divergent –, à l'Empereur en "petit caporal" de Charles Émile Seurre (1833), commande opportuniste de Louis-Philippe cherchant à s'approprier un fragment de gloire impériale, jusqu'à la réplique actuelle de Dumont (1863), reproduisant l'effigie romaine originelle sous Napoléon III. Cette succession de décollations et de réinstallations illustre la malléabilité du symbole et la propension de chaque pouvoir à réécrire sa propre légende au sommet des colonnes. L'histoire du monument est d'ailleurs jalonnée d'épisodes qui soulignent sa charge politique explosive. Karl Marx, prophète inattendu, avait d'ailleurs prédit dès 1852 la chute de la colonne en cas d'avènement impérial de Louis Bonaparte. Une prédiction qui s'est réalisée de manière éclatante lors de la Commune de Paris en 1871. Le décret du 12 avril, initié notamment par Gustave Courbet, ne la condamnait pas seulement comme un reliquat impérial, mais comme un "monument de barbarie", un "symbole de force brute et de fausse gloire", un "attentat perpétuel à la fraternité". Sa destruction spectaculaire, le 16 mai 1871, sous les acclamations populaires, fut un acte d'iconoclastie politique majeur, immortalisé par Bruno Braquehais et regretté par Victor Hugo. Sa reconstruction, imposée à Gustave Courbet par la Troisième République naissante, fut une mesure de rétribution symbolique et financière d'une cruauté notable, achevée en 1875 par Alfred-Nicolas Normand. Aujourd'hui, après une restauration méticuleuse de 2014-2015 financée par des fonds privés, la colonne Vendôme demeure, non pas tant comme un mémorial inaltérable, mais comme un palimpseste architectural, témoignage ambivalent des gloires passées, des ruptures idéologiques et de la résilience du pouvoir face à la contestation, un éternel lieu de débat sous un placage de bronze impérial.