Boulevard Charles-Livon, Marseille
Le Fort Saint-Nicolas, dominant le Vieux Port de Marseille, n'est pas tant un bastion né de la seule stratégie défensive qu'une matérialisation de l'autorité monarchique sur une ville récalcitrante. Érigé entre 1660 et 1664 sous l'égide de Louis XIV, par les soins du chevalier de Clerville, son dessein premier fut d'assujettir les velléités d'autonomie marseillaises. Cette citadelle, dont la première pierre fut posée avec une inscription éloquente – de peur que la fidèle Marseille [...] ne perdît enfin la ville et le royaume – témoigne d'une intervention royale musclée, suite à des agitations persistantes, dont la célèbre lacération d'une convocation royale par un certain Niozelles. Clerville, dépêché par Mazarin, choisit cet emplacement stratégique, non sans débat avec le maréchal du Plessis-Praslin, pour sa capacité à surveiller la cité tout en assurant une protection maritime. Sa rapidité d'exécution fut remarquable, les travaux s'appuyant sur les matériaux de démolition des anciennes fortifications marseillaises et des pierres du cap Couronne, conférant à l'ouvrage cette teinte rosée si caractéristique. On dit que le célèbre Vauban, pourtant étranger à sa conception, ne ménagea pas sa critique, qualifiant la citadelle d'assemblage fort magnifique de tout ce qui a jamais passé d'extravagant et de ridicule par la tête des plus méchants ingénieurs du monde. Un jugement sévère, mais qui pointe peut-être une certaine démesure formelle au détriment de l'efficacité purement militaire. L'histoire de l'édifice est également celle de ses dégradations et de ses amputations. Durant la Révolution, il fut en partie démoli par une population y voyant un symbole du despotisme, une brèche ensuite colmatée avec des pierres grisâtres de moindre qualité, créant une hétérogénéité notable dans la maçonnerie. Plus tard, au XIXe siècle, le percement du boulevard Charles Livon le scinda en deux entités distinctes : le haut fort, rebaptisé fort d'Entrecasteaux, et le bas fort, devenu fort Ganteaume. Cette chirurgie urbaine, tranchant l'ouvrage avec des calcaires blancs qui contrastent sèchement avec le rose originel, illustre la subordination de l'architecture militaire aux impératifs d'aménagement urbain. Au-delà de sa fonction militaire initiale, le fort connut diverses affectations, notamment celle de prison. Il accueillit des personnalités telles que l'écrivain Jean Giono, emprisonné pour ses publications pacifistes en 1939, ou encore des figures politiques comme Jean Zay et Habib Bourguiba. Giono, dans son roman Noé, décrira sa cellule dans cette proue du fort, offrant un témoignage saisissant de l'expérience du lieu. Aujourd'hui, après des siècles d'usage militaire et carcéral, le fort d'Entrecasteaux est l'objet d'un ambitieux projet de restauration mené par l'association ACTA VISTA et plus récemment par La Citadelle de Marseille. Ces initiatives visent à transformer cette forteresse en un pôle culturel et de formation aux métiers du patrimoine, ouvrant ses portes au public pour la première fois en mai 2024. Une conversion qui, tout en respectant l'empreinte historique, réinvente l'utilité d'un monument initialement conçu pour contenir une population, en un espace d'ouverture et d'échange. C'est une rédemption pour cette architecture de la contrainte, transformée en vecteur de culture et d'insertion.