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Immeuble 9 quai Turenne

Immeuble 9 quai Turenne

9 quai Turenne, Nantes

L'Envolée de l'Architecte

L'ambition urbanistique qui caractérise le XVIIIe siècle nantais trouve une de ses manifestations les plus cohérentes dans le lotissement de l'île Feydeau. C'est dans ce contexte de transformation fluviale en pôle urbain que s'inscrit l'édifice du 9, quai Turenne, fruit d'une spéculation immobilière audacieuse dès 1733. Les lots, acquis initialement par les frères Bossinot du Motay et Jean-Christosome Sauvaget, furent réunis en 1756 par Joseph Raimbaud, marchand de bois et fournisseur de la Marine royale. Un pragmatisme mercantile évident, mais qui ne dédaignait pas une certaine magnificence dans la pierre. Cet ensemble, désormais connu sous l'unique adresse du 9, quai Turenne, déploie sur le quai une façade jadis dédoublée, celle du 9bis, dont la séparation s'indique par une simple jambe à bossage, un signe d'intégration plutôt qu'une fracture. Chaque partie présente six travées, rythmées verticalement par des bossages qui, avec une économie de moyens, suggèrent la puissance d'une colonne engagée, une illusion optique courante à l'époque pour conférer de la prestance. Les linteaux des ouvertures centrales, singularisés, attirent l'œil, tandis que des mascarons ornent les baies des trois premiers niveaux au centre, contrastant avec la simplicité des agrafes des autres ouvertures. Deux longs balcons filants en fer forgé viennent ponctuer horizontalement ces façades, réunissant les quatre travées centrales. Leur soutènement, assuré au premier étage par des consoles directes, évolue au second où des consoles latérales encadrent une trompe centrale, attestant d'une recherche décorative soignée, mais sans ostentation excessive. L'intérêt majeur de cet ensemble réside toutefois dans son cœur dissimulé : la Cour ovale. Loin d'être une simple allée de service, elle s'affirme comme une cour de distribution dont la conception rappelle les tracés médiévaux, où des emprises étroites imposaient l'articulation autour d'un escalier desservant des galeries. Ici, l'espace généreux, résultant de la fusion de deux parcelles, a permis de monumentaliser cette disposition. Les deux escaliers de distribution, éléments centraux de cette cour, confèrent à l'ensemble une ampleur inhabituelle et lui valurent son appellation. L'architecte Pierre Rousseau, dont le Temple du Goût témoigne déjà de cette ingéniosité à adapter des principes anciens à des parcellaires neufs, aurait pu trouver ici une résonance. Cette Cour ovale n'est pas seulement un espace fonctionnel ; elle est le signe d'une intelligence architecturale capable de transformer une contrainte urbaine en une opportunité esthétique et pratique, créant un micro-climat urbain en son sein. Son inscription au titre des monuments historiques en 1984 n'a fait que confirmer la valeur de cette construction, témoin de l'ingéniosité nantaise du Siècle des Lumières.